A partir d’une analyse comparative et contextuelle de Pit-bull de Lionel Spycher et de Tue-les tous de Przemysław Wojcieszek nous démontrerons un élément de l’identité de l’espace européen que constituent les banlieues et leurs violences. Quelles sont les convergences et les divergences dans le traitement du problème ? En quoi l’histoire, par exemple celle du colonialisme et du Front National en France et de la Solidarité (2) en Pologne, et l’actualité, avec un bouleversement de modes de communications et de la conception de ce qui définit la communauté, constituent le moteur d’action des pièces ? Comment y dessine-t-on les personnages construits à partir du réel ? Des entretiens avec les auteurs Lionel Spycher et Przemysław Wojcieszek, avec Charles Tordjman, directeur du Centre Dramatique National de Lorraine à Nancy et notre traduction de la pièce de Przemysław Wojcieszek apportent des éléments de la réponse.

 

Lionel Spycher et Przemysław Wojcieszek sont fortement influencés par le nouveau théâtre britannique qui vit depuis 1956 et la représentation de Look Back In Anger (Jeune homme en colère) de John Osborne à Royal Court Theatre. Lionel Spycher a eu d’ailleurs l’occasion de travailler avec Sarah Kane et Marc Ravenhill, auteurs liés à In-Yer-Face Theatre et à la pépinière des écrivains Royal Court Theatre. En Pologne, les textes britanniques circulent surtout grâce à l’intérêt que lui accorde le Teatr Rozmaitości de Varsovie. D’autres réseaux existent et participent à la création d’un transfert des idées et des styles en entraînant une influence plus ou moins avouée, comprise et évidente sur la dramaturgie. Malheureusement, nous ne pouvons pas nous consacrer à l’étude de ce circuit triangulaire entre la France, la Grande Bretagne et la Pologne dans le présent article. Une telle entreprise demanderait plutôt un travail de thèse de doctorat.

 

L’introduction de quelques informations concernant les jeunes auteurs paraît indispensable. Lionel Spycher et Przemysław Wojcieszek sont des dramaturges expérimentés et appréciés par les directeurs de théâtres et les metteurs en scène. Connu du grand public en Pologne P. Wojcieszek reste un anonyme sur le reste du territoire européen car sa dramatugie n’y est pas traduite. A contrario, Pit-bull est traduit en anglais, italien, suédois et polonais. Toutefois comme la plupart des auteurs dramatiques, son auteur ne jouit pas d’une grande médiatisation. Les pièces, complètement autonomes mais qui présentent aussi des points communs dans les valeurs et les problématiques, demandent une description de caractères de personnages, d’action, de temps et de lieu. Selon les différents contextes nationaux les sources de manifestations de la violence urbaine et les conditions sociales des jeunes issus des espaces périphériques changent.

 

Réunir ces deux pièces procède également d’une envie de répondre à la question de ce que signifie d’avoir aujourd'hui entre vingt et trente ans dans la « jungle » des villes. L’analyse préalable donne lieu à quelques illustrations concrètes d’actes de cruauté et de désespoir comme résultant d’une situation sociale précaire. Pour conclure, nous nous demanderons si les textes proposent des solutions pour l’avenir et en quoi consiste l’engagement politique et social de l’écriture fortement concernée par son temps.

 

1°- Les auteurs et leurs pièces. Les différentes approches de violences urbaines en France et en Pologne

 

Lionel Spycher, né en 1971 à Mulhouse d’une mère polonaise et d’un père français aux origines italo-suisses, passe son enfance dans une cité minière de la banlieue de cette ville alsacienne. Son aventure avec l’univers de la « suburb » continue avec le déménagement dans une banlieue de Paris où il habite encore aujourd’hui. Il commence sa carrière professionnelle en 1990 en tant que technicien au théâtre et lors de concerts. Il mène ensuite des études à l’Ecole Nationale Supérieure du Théâtre National de Strasbourg. Entre 1995 et 2000, il travaille comme éclairagiste et régisseur général, profession qu’il exerce à ce jour. Il monte alors des spectacles avec Jean-Michel Potiron (3), Joël Jouanneau (4), Gilles Chavassieux (5), Jérôme Robart (6), Enzo Cormann (7). En juillet 1998, il réside un mois au Royal Court Theatre de Londres. Il se rapproche de Sarah Kane, leurs avis sur l’écriture les lient et ils préparent un projet interrompu par la mort de la dramaturge britannique. Les souvenirs de son séjour au Royaume-Uni restent confus.

 

Lionel Spycher effectue également un voyage en Pologne, d’abord à Varsovie, ensuite à Poznań. Il collabore comme dramaturge avec la Deutsches Schauspielhaus de Hambourg durant la saison 2000/2001 où il se lance dans la rédaction de La Suspension du plongeur (Actes- Sud Papier, 2001), pièce traduite en allemand et en polonais, mise en scène pour la première fois à la Comédie de Reims. Ses pièces sont publiées chez Actes-Sud Papiers, la première d’entre elle étant Pit-bull (1998), la seconde 9mm (2000).

 

Pit-bull obtient l’aide d’encouragement à la première œuvre du ministère de la Culture (1999). La première du spectacle dirigé par Joël Jouanneau a lieu en 1998 au Théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis. Par la suite, Joël Jouanneau reprend sa propre mise en scène au théâtre Les Ateliers de Lyon (1999). Depuis 1999, Pit-bull est mis en scène à quatre reprises en Allemagne. D’abord à Berlin au Deutsches Theatre, Die Baracke (1999) dans une mise en scène de Michael Talke et traduit par Uli Aumüller. Ensuite au Staatstheatre de Stuttgart en 2000, dirigée par Stephan Kimmig. Cette même année, on peut également voir la pièce au Freitheatre de Munich et un an plus tard au Staatstheatre de Karlsruhe.

 

D’autres représentations pourraient être mentionnées comme celle préparée par Gilded Balloon Ensemble à Edimbourg en Ecosse. Pit-bull donne lieu à de nombreuses lectures et mises en espace en France, par exemple, à l'Hippodrome, scène nationale de Douai en 1999 dirigée par Jean-Louis Jacopin, et à l’étranger, par exemple, au Schauspielhaus de Düsseldorf lors de la Semaine française. Au Royal Court Theatre de Londres en 2000, William Gaminara assure la traduction anglaise. Pit-bull devient une pièce radiophonique avec un premier enregistrement pour France Culture réalisé par Claude Guerre et diffusé en mai 2000. En Pologne, Aldona Skiba-Lickel prépare la traduction pour la mise en scène dans le cadre de TR (8) Warszawa dans une mise en scène de Paweł Wodziński (9) au cours de l'année 2000.

 

Pit-bull raconte « les rêves et les espoirs de ceux que la société a privé de tout avenir et condamne à mener, tels des pit-bulls enragés, des combats sans issue (10) ». Lionel Spycher écrit sa pièce au sujet des relations interhumaines dans une cité car c’est un endroit qu’il connaît et qui lui paraît propice à la tragédie. Le langage de sa pièce mélange la poésie au réel, il fantasme ces endroits qu’il aime tant.

 

Przemysław Wojcieszek, né à Jelcz Miłoszyce près de Wrocław, est un cinéaste polonais, auteur de scénarios, de pièces de théâtre et de mises en scène. Fils d’un ouvrier et d’une institutrice, il commence ses études en littérature polonaise puis suit les cours en journalisme à l'Université de Wrocław avant de les abandonner pour tourner des films. Il est alors obligé de travailler pour réaliser ses passions que ce soit en tant que caissier au cinéma à Cracovie, vendeur dans un vidéo-club à Wrocław ou technicien de surface dans un supermarché. En parallèle à sa vie professionnelle plutôt précaire, P. Wojcieszek entreprend de trouver une place dans l’équipe de tournage d’Andrzej Wajda et de passer ses examens à l’Université de Łódź, sans résultat. Son parcours vers le théâtre est atypique, P. Wojcieszek se considérant plutôt comme un homme de cinéma. En 1998, Witold Adamek tourne Poniedziałek (Le Lundi) selon son scénario. Le résultat déçoit l’écrivain qui décide de ne plus jamais confier ses textes aux autres réalisateurs. Aujourd’hui, il avoue que c’est la présence humaine plus intense au théâtre qu’au cinéma qui le fascine particulièrement.

 

En 2000, il tourne Głośniej od bomb (Plus fort que les bombes), récompensé par le prestigieux « Passeport » de la revue Polityka et apprécié au festival de Gdynia. Son troisième film, Doskonałe popołudnie (Un excellent après-midi) avec la participation de Jerzy Stuhr exprime un programme positiviste : « En dépit de l’image d’une pourriture polonaise, Wojcieszek introduit une tonalité positiviste, sans peindre la réalité en rose. Ce «positivisme » impressionne, le cinéma polonais ne le connaît pas du tout (…). Le héros de Wojcieszek, Mikołaj (Michał Czarnecki) (…) dans une euphorie, annonce qu’il aime ce pays, qu’il veut bien y vivre, et que Gliwice (11) est la plus belle ville au monde (12). » Mikołaj décide de rester en Pologne malgré la tendance générale de la jeune génération à vouloir s’échapper du pays. Le mouvement de l’émigration polonaise à la fin du XXe et au début du XXIe siècle participe à la création d’une ambiance pesante en Pologne au moment de la création de Tue-les tous. Le chômage très élevé à l’époque coupe les ailes aux jeunes commençant ou venant juste de terminer leurs études.

 

En 2002, l’initiative de P. Wojcieszek permet de créer à Wrocław le Slamdance Poland (13). Ensuite, il écrit Made in Poland, la pièce qui donne le titre au second tome du recueil de la dramaturgie contemporaine dans le choix de Roman Pawłowski. En 2004, il écrit le scénario et réalise W dół kolorowym wzgórzem (En descendant la colline en couleur ; le titre reprend le nom de l'album de Red House Painters Down Colorful Hill).

 

En tant que metteur en scène Przemysław Wojcieszek écrit et dirige les spectacles suivants : Made in Poland au Théâtre Helena Modrzejewska à Legnica (2004) ; Cokolwiek się zdarzy, kocham Cię. . (Indépendamment de tout ce qui puisse se passer, je t’aime) au Teatr Rozmaitości à Varsovie (2005) ; Osobisty Jezus (Mon Jésus à moi) au Théâtre H. Modrzejewska à Legnica (2006), Ja jestem zmartwychwstaniem (Je suis la résurrection) au Théâtre Dramatique Jerzy Szaniawski à Wałbrzych (2007). Il met également en scène une pièce de Dorota Masłowska intitulée Dwoje biednych Rumunów (Deux pauvres Roumains) au Théâtre Rozmaitości à Varsovie (2006) et Darkroom de Jeger Rujanaau au Théâtre Polonia à Varsovie (2006).

 

Tue-les tous a une double histoire. Le texte, avant de devenir une pièce de théâtre et d’être publié en 2003 dans le recueil de la dramaturgie intitulé La Génération Porno, se voit acheté par le directeur artistique de Canal Plus en Pologne, Paweł Mossakowski. P. Wojcieszek se contente d’une caméra de télévision, réduit le lieu de l’action à un appartement F3 et engage seulement cinq acteurs permettant ainsi une réalisation à bas prix. Dans Tue-les tous l’auteur porte un regard de caricaturiste sur tout un éventail d’attitudes et de comportements sociaux typiques de la réalité des transformations polonaises. Le résultat est montré à la télévision et lors de quelques festivals mais sans jamais entrer dans la grande distribution. Le film obtient en 1999 le Grand Prix du Festival de films d’amateurs "Kino poza kinem" ("Plus loin que le cinéma") de Zielona Góra. Tue-les tous est redécouvert en 2000 au Théâtre Polski lors du Festival Malta. C’est alors que P. Wojcieszek lit sa pièce, choisie auparavant par les directeurs du théâtre Paweł Łysak et Paweł Wodziński. Le public critique sa langue ordurière, sa violence et sa vision noire de la réalité. Les directeurs, au contraire, s’intéressent au scénario et demandent à P. Wojcieszek de le transformer en pièce de théâtre.

 

P. Wojcieszek met en action Ewa, âgée de 19 ans, qui arrive dans une ville ravagée depuis trois jours par les émeutes. La pièce fait référence aux événements réels se produisant à la suite du meurtre d’un supporteur mineur. Il transforme la réalité dans laquelle il vit en mettant en scène les personnages inspirés de ses collègues.

 

Tue-les tous comme Pit-bull sont les premières pièces des deux auteurs. « C'est très important, toujours, une première pièce, c'est comme une matrice de ce qui suit. Il y a une sincérité qui fait plus place à la douleur qu'à la distance, toujours (14). » Les deux pièces témoignent en effet d’un vécu personnel. Ce sont deux grands « rêves éveillés », deux regards sur la catastrophe.

 

L’action des deux pièces suit la règle de l’unité de temps et ne dépasse pas une journée. Les auteurs gardent aussi une autre règle originelle du théâtre grec, celle de l’unité de lieu. Enfin, l’unité de l’action et la bienséance rapprochent ces écrits contemporains de la tradition du théâtre classique. Bien évidemment, l'action ne se focalise pas sur la force et la gloire, mais son noyau devient plutôt la monotonie et les problèmes de tous les jours, pour ainsi dire, car ces problèmes-là s’avèrent fondamentaux pour le bien vivre ensemble dans les sociétés actuelles. La violence n’est presque jamais introduite sur scène. L. Spycher, dans l’entretien qu’il nous a accordé, souligne que dans les mises en scènes de Pit-bull, la violence n’est jamais vue à l’exception de la première représentation de Joël Jouanneau ; dans la dernière scène, nous voyons un sac de sport empli de sang mais pas le cadavre du chien. L’impossibilité de représenter directement les événements engage les dramaturges dans une infinité de stratégies énonciatives qui donnent à voir quand même les scènes. Évidemment, les auteurs dépassent les principes du théâtre classique en introduisant des personnages issus de la banalité quotidienne et un registre de langue orale. Certes, il y a un système de communication qui existe dans les quartiers, mais c'est une langue qui marche en circuit fermé et distingue ceux qui sont extérieurs à la cité. L. Spycher refuse d’introduire directement, sans modification, la langue de banlieues même si nous y trouvons des ressemblances à travers les structures, la rythmique, le vocabulaire. Les ellipses de Tue-les tous et le récit à la troisième personne Pit-bull ne permettent pas au lecteur/spectateur de se réfugier dans une interprétation monosémique rassurante de ce qui est montré ou dit. Dans Pit-bull, il y a des gens qui parlent à propos d'autres gens. Nous avons souvent l’impression que les évènements sont tout de suite déformés par la rumeur. Ce qui est le moteur de l’action de Pit-bull, en dehors des chiens, c'est certainement la rumeur. La pièce est structurée autour de « on dit ». Il est même très difficile de savoir ce qui se passe réellement.

P. Wojcieszek situe l’action de son scénario dans un appartement loué par trois adolescents âgés de vingt ans environ. Krzysztof, Marek et Grzegorz ont abondonné l’université pour commencer une carrière fort douteuse de commerçants. Le jour de l’action, Krzysztof se rend à Białystok dans le but de vendre des tuyaux en aluminium, sans connaître de succès. Ses colocataires n’ont pas de quoi payer le loyer. Sous les yeux des lecteurs, une tragédie se prépare.

 

Les textes manquent de vrais héros. Cette tendance générale de s’approcher d’un lecteur/ spectateur ordinaire, moyen, standard n’étonne pas les personnes familières de l’évolution de la dramaturgie. Chez L. Spycher, il est très difficile de relever un héros principal. Chez P. Wojcieszek, il s’agit d’Ewa. Les personnages, d’âges et de références sociales définis, possèdent plusieurs points communs dans les deux textes mais une différence dans le niveau de scolarisation les distingue. Przemysław Wojcieszek met au premier plan les étudiants. Les manifestants, présentés toujours en arrière-plan de l'action, ont un statut équivoque. Nous savons qu’ils sont souvent déscolarisés et viennent d’un quartier défavorisé appelé par l’auteur «bamberska dzielnica», signifiant un quartier de bouffons, de gens qui aux yeux de la société dominante ont « raté leur existence » et qui demeurent en marge de la société. Les études constituent pour eux «des ambitions malades». Les acteurs principaux sont des ex-étudiants, des jeunes en proie au chômage, à la précarité et à l’angoisse de l’avenir.

 

Chez L. Spycher, nous devinons facilement la dimension ethnique (jeunes d’origine algérienne et de pays du Maghreb) et le bas niveau d’éducation de la plupart des personnages. Le fait d’évoquer les jeunes issus de l’immigration chez L. Spycher contrairement à P. Wojcieszek est à l’image du pourcentage de l’immigration importante en France, surtout à Mulhouse, et faible en Pologne. Le taux de l'immigration constitue ici une différence fondamentale dans l’approche de violences urbaines. En France, les facteurs raciaux constituent une source de conflits sociaux. Comme les statistiques le démontrent à la fin de l’année 1999, 52% des Français considèrent que «l’immigration est la principale cause de l’insécurité» en France (15).

 

En dépit des contextes différents les auteurs dressent un portrait bien semblable de la jeunesse. Dans Pit-bull comme dans Tue-les tous, ce sont des êtres frustes, souvent déscolarisés, hypernerveux et dévalorisés qui s’avèrent à l’origine de violences. Aussi bien en France qu’en Pologne, ils doivent très rapidement devenir matures pour surmonter les difficultés face à l’emploi et au mal logement. Leur niveau de vie, analogue à celui de personnes de milieu défavorisé, semble comparable dans les deux textes. Quant aux loisirs, les jeunes des deux drames ne vont ni aux théâtres, ni aux musées, passent la majorité du temps libre devant les écrans de la télé. Certainement en grande partie faute de moyens financiers mais aussi parce que dans les institutions culturelles ils ne se sentent pas chez eux. Leurs parents ne se rendent pas dans les « hauts lieux de la culture » et les jeunes ne ressentent donc pas un tel besoin : ayant la situation de leurs aînés sous les yeux, ils intériorisent précocement l’idée qu’ils n’ont pas d’avenir au sein de la société dominante. En effet, il leur sera difficile de s’en sortir car « l’argent et la culture ne font pas le bonheur, mais y contribuent grandement. Rien de tel que d’être bien rémunéré pour vivre convenablement et le niveau culturel est un élément central dans la maîtrise de son destin personnel (16). » Ce qui se révèle de facto particulièrement producteur de violence dans Pit-bull reste l'angoisse exprimée fréquemment à travers les répliques des personnages : leur quotidien ne s’améliorera pas, tout est « bouché », sans perspective.

 

La violence présentée dans les textes de Lionel Spycher et Przemysław Wojcieszek constitue une catégorie homogène. Assurément, l’agression qui apparaît dans les pages des deux créations pourrait prendre l’appellation de «violence urbaine». Les auteurs placent l’intrigue dans l’espace et dans le contexte d’un territoire bien précis - la banlieue. Les pièces sont liées à l'urbanité, la cité de béton y est clairement énoncée. Il y a donc ce point de départ sur la situation géographique et sociologique.

Il est difficile de dire ce qu'est la banlieue. « Le langage nous piège: ‘banlieues’, quartiers ‘sensibles’ ou ‘difficiles’ sont devenus des mots cache-sexe, pour désigner ces zones de pauvreté endémique et de sinistrose architecturale qui ont de fait envahi les périphériques de grandes villes (17). » Selon le Trésor de la Langue Française, une banlieue est un « territoire et ensemble des localités qui environnent une grande ville ». Pour le désigner, on utilise aussi la notion de la cité en tant que « agglomération de maisons individuelles formant un ensemble clos (18) ». La banlieue polonaise (osiedle) n’a pas de connotations péjoratives comparables au mot français. Les classes sociales s’y mêlent. Pourtant, dans les deux cas, il est affaire des îlots clos dans lesquels les gens sont condamnés à vivre. La cité est un lieu dont on ne sort pas.

 

Dans le cas de P. Wojcieszek l’action se déroule dans un appartement avec une ouverture sur le quartier en guerre grâce aux fenêtres et aux émissions télévisées. Chez L. Spycher il s’agit d’une cité, de ses rues, ses parkings, ses caves et ses habitations. Les deux endroits sont des lieux clos, les personnages y se sentent enfermés à la fois symboliquement et physiquement. Nous sommes dans un lieu de vie et de survie caractérisé en France par une grande diversité culturelle, nationale, sociale et religieuse et, dans les deux pays par la pauvreté et le chômage. Un espace de grandes violences et de brutalité aussi. Les coups et blessures, les règlements de comptes, les incendies de biens publics et privés accompagnant la manifestation (un acte anti-institutionnel, anti-policier) n’expriment pas un but purement criminel. Ils établissent plutôt une conséquence de la situation dans laquelle les personnages se retrouvent au milieux de la société et de ses exigences majoritairement purement vitales comme la nécessité de travailler pour payer les factures. Quand cet acte en apparence banal devient difficile à réaliser, il conduit à la tragédie.

 

Les violences urbaines figurent quotidiennement dans la presse nationale et locale. Toujours les mêmes « cités chaudes » apparaissent dans les titres, toujours les mêmes actes: émeutes, incendies, accrochages avec la police, etc. Les forces en présence existent tant en France qu’en Pologne, les mêmes causes et les mêmes buts, la réalité de violences atteignant parfois le niveau insurrectionnel. La violence des banlieues se dessine dans la dramaturgie, car celle-ci ne peut pas rester sourde à la réalité. Aussi bien en Pologne qu’en France, nous nous confrontons donc à travers ces deux pièces inspirées de la réalité à la pauvreté et à l’injustice sociale. Pit-bull et Tue-les tous mettent en jeu un monde d'exclus soumis à de multiples violences : celle de l'indifférence ou du rejet, celle de la surveillance policière ou d'une autorité masquée, celle de la destruction physique et morale. Les pièces mettent en jeu un monde où les jeunes sont les premières victimes.

 

L. Spycher, un observateur attentif, ne dresse pas pour autant un portrait idéalisé des citoyens français d’origine maghrébine. Il évoque aussi bien la réislamisation que la persistance d’un certain conservatisme à l’égard de l’égalité des femmes. De même, Przemysław Wojcieszek montre la situation de désespérance de la génération en proie à la « galère » et qui doit affronter le capitalisme naissant en Pologne. Toutefois, il la confronte à la violence omniprésente de toutes les couches de la société représentée et qui se perpétue jusqu’au meurtre.

 

2°- « Qu’est-ce qui se passe, putain, avec la Pologne ? » Quand l’artiste devient patriote

 

Pour comprendre le contenu de Tue-les tous, il est indispensable de décrire le contexte dans lequel il est écrit. Tout au long des années 1990 et au début du XXIe siècle, la Pologne passe par plusieurs phases de transformations intensives. Depuis la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989 et les premières élections libres en 1990 qui instaure le président Lech Wałęsa, co-fondateur avec Anna Walentynowicz et dirigeant du syndicat Solidarność (Solidarité), le pays développe un nouveau système politique, économique mais aussi culturel à l’image des démocraties de l’ouest de l’Europe et surtout de la France avec laquelle la Pologne entretient des relations privilégiées tout au long de l’histoire moderne. La dramaturgie de P. Wojcieszek reste en coupure et elle se réfère simultanément au système de représentations culturelles du Romantisme polonais avec pour symbole le fait que le plus grand poème héroïco-comique Pan Tadeusz, czyli ostatni zajazd na Litwie (Pan Tadeusz Ou La Dernière Expédition Judiciaire En Lituanie) est écrit à Paris entre 1832 et 1834, à l’époque de la Grande Emigration (19). L’action de l’œuvre se déroule en 1812, alors que la Pologne est rayée de la carte et que Napoléon marche sur Moscou en franchissant le Niémen. Le Romantisme polonais (1822-1863) donne naissance à l’écriture de poètes - prophètes comme Adam Mickiewicz, Cyprian Kamil Norwid et Juliusz Słowacki. Tous les trois ont vécu à Paris. Leurs oeuvres, notamment dramatiques, expriment la quintessence de la problématique nationale d’une population opprimée. Le système de représentations culturelles change à l’heure actuelle et au fur et à mesure l’attachement des artistes polonais s’affaiblit à l’égard de leur époque préférée (comme les Lumières en France) et fondatrice. En même temps, les Polonais vivent une crise de d’identité qui trouve son expression au sein de la littérature vouée à la représentation scénique. Au début du XXIe siècle, les questionnements concernant l’identité nationale polonaise se révèlent accrus par l’entrée de la Pologne dans l’Union Européenne. La dynamique et les problèmes inhérents à la transformation s’expriment alors dans la nouvelle dramaturgie publiée au sein de la revue Dialog et de la série Dramat współczesny (La dramaturgie contemporaine) éditée par Księgarnia Akademicka (Les éditions Académiques) de Cracovie. De surcroît, Świat Literacki (éditions du Monde Littéraire), fonde son propre cycle dans le cadre de Biblioteka miesięcznika Teatr (la Bibliothèque du mensuel Théâtre). Les pièces de P. Wojcieszek font partie de deux recueils avec les textes choisis par un critique de journal Gazeta Wyborcza, Roman Pawłowski, intitulés Pokolenie Porno i inne niesmaczne utwory teatralne (La Génération Porno et d’autres pièces de théâtre privés de bon goût, Zielona Sowa, Cracovie, 2003) et Made in Poland (Korporacja Ha!art, Cracovie, 2006).

 

A travers les répliques d’Ewa, Przemysław Wojcieszek procède à une analyse brute de la réalité d’un pays postcommuniste du point de vue d’une jeune personne issue d’une ville pauvre où la seule source de travail est l’usine de moquettes. D’une ville déserte de béton qui ressemble par son ambiance à la cité des tours cachées dans les nuages de L. Spycher. La pièce de P. Wojcieszek s’investit dans l’exploration de la société postcommuniste en devenant une voix dans le discours intellectuel et politique sur les transformations, changements de dynamiques socioculturelles. Le fragment que nous citons ici se révèle crucial pour la pièce. Il dévoile en même temps le désespoir de la jeune génération, la honte d’avouer que personne ne sait comment s’en sortir, la révolte, l’opposition à la quelconque contestation.

 

« MAREK Ouais, mais ça te concerne toi aussi. T'es venu ici pour voir ce que tu peux faire après être partie de ton trou du cul du monde.

(…)

GRZEGORZ Krzysiek m'a vaguement parlé de votre ville. Tu veux pas t'échapper de là-bas ?

EWA Fait chier ! Je me sens comme si je regardais la télé nationale. C'est un des slogans préférés de leur putain de propagande. Je veux partir nulle part. Et ma ville n'est qu'une poignée de bâtiments en béton autour d'une usine de moquettes. Un endroit parfait pour trouver du boulot, se marier, avoir des enfants et les élever pour qu'ils ne serrent pas les mains aux cochons de l'ancien régime.

GRZEGORZ De quels cochons tu parles encore ?

EWA T’es pas au courant ? Dernièrement un de ces cochons est venu à notre école. Un putain de résistant. Quelqu'un l'a invité à l'occasion d'une commémoration. Je sais pas qui. Probablement une pute de la direction. Il baise avec elle, avec sa fille, ou peut-être avec son mari. (…) Un salopard habillé en costume de chez Dior. Il s'est mis au milieu et a commencé à radoter - comment il perdait la vue en travaillant avec un photoduplicateur, donc on devrait peut-être lui être un peu reconnaissant. Il restait debout au milieu et suppliait, l'usine de merde. J'ai décidé de détruire ce salopard, je lui ai demandé s'il était vraiment un tel héros combien de policiers il a tué, combien de potes il a tiré de prison ? Cette lâche vermine. J'espère qu'il a crevé. Car tout ça, c’est de leur faute. La mort de ce garçon, c'est de leur faute. On a besoin d'une génération qui va les ramener au bord de la mer et qui va les noyer tous comme des cochons. Et ça ne sera pas la génération des commerçants.

GRZEGORZ Et nous, qu'est-ce qu'on peut y faire ?

EWA Sortir dans les rues et finir ce qui a commencé dans les rues.

GRZEGORZ Je m'en fous royalement, bordel, je sortirai nulle part. / Excuse-moi, c'est ton père qui t'as mis toute cette merde dans la tête ?

EWA Mon père n'a jamais menti. Et contrairement à ces salopards, il n'a jamais essayé d'accéder au pouvoir. Depuis quarante ans il ne fait que ce qu'il sait faire – c’est un prof d'histoire ordinaire. Grâce à cela il n'ordonne jamais rien.

GRZEGORZ Alors on s’en boit un !»

 

Les enjeux de l’écriture de P. Wojcieszek et de L. Spycher consistent à « inventer un rapport entre l’écriture et l’action, entre le langage et le mouvement, entre la vie des livres et la vie des corps (20). » L’action de Tue-les tous se déroule à Słupsk (21). La violence des révoltés naît du désir profond de se venger de la police pour l’assassinat d’un garçon de 13 ans, Przemek Czaja, supporteur enthousiaste de Czarni Słupsk (22), événement qui s’est réellement déroulé en janvier 1998. Les personnages savent que quelque part dans la rue, les manifestants mènent un combat violent contre les forces de l’ordre. En déclarant «Je suis avec vous, et pas avec la police» le maire de Słupsk prend une position radicalement différente de celle exprimée par Nicolas Sarkozy affirmant «Pour la violence urbaine comme pour la délinquance générale, c’est désormais la tolérance zéro (23) ».

 

L’auteur affirme dans un entretien accordé en 2005 la centralité de la Pologne dans son œuvre car sinon personne ne s’en chargerait : « Notre société est une masse informe, privée de racines solides. Il est fascinant de pouvoir participer au processus de la mise en forme de ce pays (24). » Après l’échec de Lauder than bombs au Slamdance festival aux Etats-Unis, il se demande quel est le sens d’aspirer à la culture anglo-saxonne et de s’en inspirer. Il décide de chercher dans sa patrie et aujourd’hui est considéré comme l’artiste patriote participant au renouvellement de l’identité du pays. Il avoue qu’au départ chercher de l’inspiration au sein de la Pologne n’était pas une entreprise facile. « J’ai grandi à l’époque à laquelle les plus grands héros étaient ceux qui se barraient de la Pologne. Ici tout était pourri, là-bas tout sans faille. J’évoluais dans la certitude que nous sommes une merde tôt ou tard vouée à la destruction. Que nous représentons une culture pour laquelle il faut rougir. » L’identité nationale éveille alors en P. Wojcieszek, tout au long de son adolescence, un sentiment d’infériorité.

 

3°- Le jeu du dominant et du dominé où la jeunesse « jetable » en France et en Pologne

 

L. Spycher décrit l’origine de la violence urbaine par le « processus de ghettoïsation (25) » et le « sentiment d’impasse et d’humiliation des jeunes (26) ». L. Spycher procède à une analyse des conséquences violentes des inégalités, des ségrégations sociales auxquelles il a ajouté une vision « raciste » des relations sociales antagonistes. Sept ans avant la publication chez Editions La Découverte, en 2006, de l’ouvrage collectif Quand les banlieues brûlent sous la direction de Véronique Le Goaziou et de Laurent Mucchielli, le dramaturge indique déjà quatre problèmes cruciaux identifiés : « 1) les relations catastrophiques avec la police, 2) le niveau de l’échec scolaire et le ressentiment envers l’école, 3) le niveau du chômage des jeunes, y compris lorsqu’ils sont qualifiés et 4) le statut global de la population dite "issue de l’immigration" dans la société française. »

 

Dans Tue-les tous, les dangers de la civilisation contemporaine sonnent particulièrement fort et ce d’autant plus qu’ils sont présentés à travers le modèle universel de la lutte entre les plus forts et les plus faibles. P. Wojcieszek cache dans le costume bien taillé d’un drame-manifeste une image désespérée du monde qui se décompose devant nos yeux. Les jeunes décrits dans ce drame présentent, en effet, une image de la société dans laquelle, à ce moment précis, les liens principaux se désintègrent, les valeurs s’effondrent. La loi du plus fort anime aussi bien le monde des personnages de P. Wojcieszek que de L. Spycher:» Entre eux, ils allaient s’éliminer, laisser la place aux courageux, les peureux, comme les chiens au combat, le plus fort qui élimine le plus faible (27). »

 

A l’instar de héros de Pit-bull, Ewa ne trouve pas de place au sein de la société des dominants, elle en est exclue. Elle éprouve la même impression que Leïla, Princesse, Hakim et Thomas: la société n’a pas véritablement besoin de sa présence. La Pologne de l’année 1998 ne peut lui assurer ni une bourse d’études ni un travail. Ewa n’a pas envie de retourner dans sa maison, elle l’avoue déjà dans la première réplique: « J’entre au milieu d'une ville enflammée. Derrière mon dos ma maison où je ne veux plus revenir (28). » Malheureusement, il n’y a personne qui l’attend les bras grands ouverts dans l’appartement de son frère qu’elle n’a pas vu depuis longtemps (29). Ce n'est qu'une seule fois que d’autres personnages de Tue-les tous se rappellent de son long voyage et du fait qu'elle est la sœur d’un des locataires de l'appartement:

« GRZEGORZ: Merde! Tu lui as même pas fait du thé ? Tu sais pas quel bout de chemin la meuf a dû faire ?

MAREK: Tu me gonfles. Je suis malade (30). »

 

La classe dominante chez L. Spycher est celle du centre ville. Elle qualifie les habitants des banlieues de « jetables » à l’image d’une chose, d’un emballage inutile. « En ville, j’ai entendu des gens parler. Ils disaient qu’il y des gens qui ne servent à rien, qu’on devrait leur interdire les heures de pointe, que ces gens devaient rester ensemble et ne pas déranger les gens qui travaillent et qui ne prennent pas le transport en commun pour le plaisir. Un homme a dit que ces gens étaient ‘jetables’. Je crois qu’il parlait des gens de la cité, je crois qu’il parlait de nous. Il disait ‘les jetables’», il ne disait pas que les gens de la cité étaient ‘mauvais’ ou sales, il disait qu’ils étaient ‘jetables’ tout simplement (31). » Le sentiment d’infériorité, de la réification chez L. Spycher trouve ses sources dans les discours de la classe dominante réclamant « cacher [les personnages] dans le ciel ». Dans cette situation, même les institutions républicaines qui devraient être garantes d’un socle d’égalité deviennent les porteurs d’une violence presque invisible, celle du langage des dominants. Dans les écrits de L. Spycher et de P. Wojcieszek, la violence vient souvent de l’extérieur, d’une société qui a décidé qu’on est inutile, incapable puisqu’on habite un quartier défavorisé. L’angoisse exprimée dans l’œuvre de L. Spycher se justifie plus encore face aux débats récents sur la menace que l’immigration ferait peser sur l’identité nationale et la création du Ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du développement solidaire.

 

4°- La violence du système capitaliste et la « racialité » à la française

 

La dangerosité et la férocité se trouvent pour les personnages de Pit-bull du côté de la société légitime. Les suicidaires de Pit-bull ne savent pas donner de sens au monde. Cette difficulté n’est pas seulement une conscience linguistique mais un vrai drame. Les suicides expriment certainement une souffrance singulière des héros mais ils évoquent aussi un mal social causé par la violence du système capitaliste et, peut-être, par la force d’une société qu’ils trouvent raciste. Le racisme de Pit-bull est implicite. On découvre les origines ethniques des héros par le biais de prénoms à consonance étrangère comme Leïla, Hakim ou Feizal, les références à la guerre d’Algérie de 1962 ou au poète Cheb Mimoun. Les frustrations, les violences découlent donc d’une situation bien particulière. Le problème de l’ethnicité dans le texte constitue un aspect intimement lié à la République française, il s’exprime dans sa dimension passionnelle «sous l'aiguillon d'une mobilisation lepéniste ambitieuse et décidée à asseoir durablement son succès au cœur de la société, les bruits d'autrefois retentissent à nouveau aux quatre coins de l'Hexagone (32)» lors des élections présidentielles de 2002. «Lancé toujours avec autant de vigueur, "La France aux Français !" fait figure de cri de ralliement que répètent, à toutes époques et sans se lasser, (…) des manifestants nationalistes en colère… ce slogan témoigne d'une crispation identitaire, du refus d'une citoyenneté universaliste, du rejet d'un Etat considéré comme étranger au pays réel (33).» Les haines qui, au nom de "la terre et des morts", resurgissent contre tous les immigrés et les étrangers, parviennent parfois à se donner libre cours dans une France républicaine aux idéaux universalistes quelque peu vacillants. Les échos de la discrimination sonnent dans la septième partie de Pit-bull. Les habitants de la cité sont les victimes d’une racialité à la française. De cette violence inscrite dans un état qui se veut - qui est (?) - porteur des Lumières, de l’égalité, de la fraternité, de la liberté, de la laïcité et du rationalisme. Evidemment, le racisme de la République ne conduit pas au génocide. Il conduit à un malaise, à un sentiment effrayant d’être «jetable», nourrit les sentiments d’exclusion, d’humiliation : «Jetable, sans but, sans histoire, sans avenir, avec juste un peu de poésie pour que ceux qui se jettent ne meurent pas vraiment mais s’envolent (34). »

 

L. Spycher met en scène, la société de consommation et ses perversions: «dans la cité, quand on a quatorze ans, on rêve de Nike Air (35) ». Le rôle de l’argent dans les relations sociales est ici fondamental : « Ça t’emmerde le fric. Il y en a plein à prendre. Partout. T’en a quand même besoin. Pour être heureux. Acheter. C’est bien (36). » « Les jeunes savent qu’il existe d’autres modes de vie, mais ils savent aussi qu’ils ne sont pas pour eux (37). » « Dans Pit-bull, il n’y a pas un seul salarié. Avant il y avait une même économie générale qui était quand même l'économie française avec bien sûr des classes sociales. Mais maintenant la seule chose qui arrive de l'état dans ces quartiers-là, c'est le bus et parfois la brigade policière. C'est une modification profonde, et dans ces quartiers sont obligées de s'instaurer des économies parallèles avec des pouvoirs parallèles, internes aussi forts et violents que le pouvoir central. C'est toujours la loi du plus fort. Je me souviens que, pour notre génération, le fort avait pour mission, pour statut, c'était encore un peu chevaleresque, de protéger le faible. Aujourd'hui, celui qui, à la sortie de l'école pique le portable ou le fameux blouson, en donnant deux gifles à celui qui est le plus faible… à l'époque on l'aurait traité de lâche et ça n'est plus le cas. A tous les niveaux de la société, le prédateur a raison sur la proie. On nous le fait entendre économiquement, culturellement, et donc on ne voit pas pourquoi, au niveau d'une classe dans une cité, ce ne serait pas la même logique qui l'emporterait. Elle est là, la tragédie (38).»

 

L’argent devient l’unique structure sociale. La possession de biens signifie le gain du pouvoir et permet d’habiter le centre ville et de ne pas se sentir « jetable ». Car « plus que la paupérisation de certaines cités, l’embourgeoisement des centres est actuellement le processus le plus emblématique de la recomposition sociale du territoire. (…) L’hyperconcentration des couches supérieures dans les centres urbains, quartiers populaires inclus, cette homogénéisation sociale ne cesse de renforcer le poids politique et culturel de ces territoires, qui regroupent les catégories les plus impliquées dans la sphère publique (partis, syndicats, associations) (39). »

 

Luc envoie chaque soir son chien, Mike Tyson, à un combat à mort. Ce procédé cruel n’est pas un simple divertissement, mais un moyen de gagner sa vie. Les trois héros de P. Wojcieszek s’humilient devant les clients pour vendre des tuyaux en aluminium que personne n’a l’intention d’acheter. La façon de travailler ne compte pas, c'est l'argent qui l'emporte. Sans argent, on n’existe plus dans la cité. Les auteurs démontrent les mécanismes imposés par le système capitaliste. Les personnages vivent à l’intérieur d’une spirale de violence qui les oblige à lutter pour survivre.

 

Le manque d’argent devient l’axe principal de tout le mal qui se produit dans Tue-les tous. Marek, Grzegorz et Krzysztof abandonnent les études pour payer les factures. P. Wojcieszek utilise des personnages situés dans le bas de l’échelle du capitalisme. Ils sont visiblement désespérés car depuis deux mois ils ne reçoivent plus de salaire. Ils s’habillent en costume-cravate mais leur travail du matin au soir ne leur rapporte pas assez pour payer le bail de l’appartement qu’ils louent chez Janusz. Janusz les menace d’une expulsion, ils n’auront aucun abri dans une ville où les voitures brûlent et où se déroule une vraie guerre entre la police et les jeunes révoltés :

« MAREK : Depuis deux mois on touche pas nos paies.

EWA : Il est temps de démissionner et de chercher un nouveau travail, hein ?

MAREK : Tu vois, dans cette ville pourrie, rien n’est si simple que ça (40). »

 

Tue-les tous constitue un document exhibant cette manière de voir la Pologne qui est partagée par un nombre important de jeunes à la fin des années 1990. Ces rebellions accusent les élites politiques et les gens qui ont lutté pour la liberté au temps du communisme d’avoir construit un pays où on ne peut plus vivre : «Tout cela, c’est de leur faute. Il nous faut une génération qui les conduira à la mer et les noiera comme des cochons. Et ça ne sera pas une génération de commerçants (41) », dit Ewa. Elle n'a pas confiance en la génération de son frère. Rebelle et convaincue qu'elle ne réussira jamais à améliorer l'état des choses dans un pays où certaines régions atteignent un taux de chômage de 38%: «Pour changer quoi que ce soit, il faudrait… Pour changer quoi que ce soit, il faudrait vous tuer tous. T'entends ? Vous tuer. Tous (42)! ».

 

5° - Qui punira les coupables ? Les relations avec Dieu et la police

 

Chez P. Wojcieszek comme chez L. Spycher, les héros se révoltent contre la police qui symbolise l’ordre imposé par un gouvernement et par une société qu’ils n’acceptent pas. Janusz et Ewa trouvent une courte entente dans leur haine tournée vers «les bleus» («niebiescy», la couleur de l’uniforme des policiers en Pologne). Les protagonistes savent que quelque part dans la rue les manifestants mènent un combat violent contre les forces de l’ordre. Les trois amis, avec une invitée (Ewa), comparent souvent d'une manière très cynique le programme préparé par la télévision au sujet des émeutes à la réalité de ce qu'ils voient dans les rues. Ewa constate qu’on ne peut pas avoir confiance en ce qui est dit par le quatrième pouvoir. Elle l’identifie avec tout ce qu’elle déteste et surtout avec les « flics ». Grzegorz donne l'impression de ne pas savoir distinguer la réalité de la fiction. Il oublie que les images passant à l’écran sont à l’origine des faits réels. Il commente d’une façon décalée : «Allez, avance, avance, rentre-leur dedans, fonce dans le tas avec ton putain de car de flics! (…) Ecoute, je ne suis qu’un spectateur. J’essaye de bien m’amuser (43). » De l’autre côté de la fenêtre on entend les bruits de l’affrontement. Les événements transmis par la télévision ont lieu dans la cité transformée en champ de bataille.

 

Dans Pit-bull, la police est une intruse, elle ne change rien mais elle contrôle absolument tout comme si la répression à outrance pouvait régler le problème de la violence. D’après la Revue Claris, le nombre de « policiers municipaux a été multiplié par 3 en 20 ans (plus de 17000 actuellement) (44). » Les forces de l’ordre sont présentées comme un pouvoir totalitaire auquel on n’arrive pas à s’opposer. C’est le contraire de la liberté :

« PRINCESSE: Tu pourras toujours leur dire «je ne sais pas» et ils diront que tu sais. «Ce n’est pas grave» tu pourras dire, et c’est eux qui décideront de ce qui est grave ou pas. (…) Un flic ça ne peut rien s’imaginer de bon. (…) Les flics, ils ne veulent rien croire parce qu’ils savent. Ils ne veulent même plus entendre parce que tu ne dis pas ce qu’ils savent déjà. Alors, ils l’écriront ce qu’ils savent, ce qu’ils voulaient entendre avant. Toi, tu n’auras plus qu’à signer. (…) Si tu ne voulais pas signer, (…) alors ils signeront à ta place (45). »

 

La police symbolise ici le pouvoir de la société dominante. Un désir de vengeance naît :

«Souvent, j'ai senti l'odeur de leur peau qu'on brûlait. Les chefs en premier, les flics après. / Souvent, je les ai entendus nous demander pardon, nous demander d'oublier les injures (46).»

 

Dieu seul surpasse la police dans Pit-bull. Contrairement au Tue-les tous où l’univers urbain et son mal inhérent devient le paradigme d’un monde sans but ni devenir, un monde désenchanté, un désert abandonné de Dieu. Le Dieu de Princesse, celui qui punit les coupables, est lui aussi un porteur de violence. Assurément, le fait de croire à quelque chose donne de la force à Princesse. Le Dieu de Princesse comme celui du Coran ou de l’Ancien Testament n’est pas un Dieu de la rédemption mais un Dieu qui combat. Dans la cité, on a besoin d’un Dieu qui lutte pour la justice : « Finalement, Dieu ou autre chose, il faut croire, croire que le bien, c’est pas forcément de l’autre côté, qu’il est peut-être ici, que c’est là-bas le mal. Là-bas les coupables, ici les innocents. La justice d’ici, plutôt que celle de là-bas. Dieu, qui jugerait ceux qui nous jugent, qui les punirait par nos mains parce qu’ils ont puni nos mains, parce qu’ils ont voulu nous faire croire à des mensonges (47). » De quels mensonges parle-t-elle ? Il s’agit probablement de ce que la population de la cité ressent par sa ghettoïsation, le sentiment d’inutilité et d’incapacité. Dieu constitue un contrepoids pour la société dominante : « Craindre Dieu seul et ne plus avoir peur des flics et des malédictions (48). » Dieu donne aussi la force et l’espoir d’une victoire sur ceux « qui travaillent dans les bureaux » : « Alors, voilà, les coupables seraient punis. La victoire et la justice pour nous car Dieu est avec nous (49). »

 

Dieu qui punit les coupables est-il alors porteur de violence ? En tout cas, Princesse espère qu’il soit violent, sa représentation dans les répliques n’est pas paisible. La relation de la spiritualité n'existe ici qu'en liaison avec les armes, ce qui est également le cas de toutes les formes d'intégrisme religieux. La dimension religieuse s’articule aussi dans les discours sur la sexualité. La sexualité banalisée et surtout brutalisée. On dit à propos de Leïla : « Les gamins disent qu’il lui manque un trou (50). » On suppose que c’est la religion qui la pousse à garder sa virginité : « Le trou doit rester bien fermé (51). » On mentionne même l’information suivante : «Son père vérifie. Tous les soirs. Sinon. Son frère (52). » Si Leïla « n’a pas fait de bêtises. »

 

En effet, dans Pit-bull plusieurs esquisses de solutions face au quotidien apparaissent : l'argent, la drogue, le sommeil, le suicide et Dieu. Luc gagne de l'argent avec son pit-bull : sa machine, sa force de travail. Thomas se perd dans la drogue qui n'est pas une force économique, une force de rentabilité mais une perte. Les convictions de Princesse lient les armes et Dieu. A ce propos Joël Jouanneau avoue que pour lui « le Pit-bull est le personnage de Princesse. C'est cette jeune fille qui part avec des idées sur Dieu, des armes dangereuses et qui sort (53). »

 

6°- La poésie, le rêve, le suicide comme moyen de résistance

 

Les personnages de Pit-bull savent que désirer le bonheur et de grands sentiments conduit à tomber dans le vide. Ils vivent dans un monde sans repaires, sans idéaux. La nécessité d’être le dominant assure le plaisir ou la survie, dirait Friedrich Nietzsche. Le philosophe allemand affirme qu’un être vivant veut avant tout déployer sa force. La vie même est volonté de puissance et l’instinct de conservation n’est qu’une conséquence indirecte et des plus fréquentes. L’instinct de survie motive l’attitude des trois ex-étudiants de Tue-les tous. Il ne représente pas une force suffisante pour les suicidés de Pit-bull s’opposant ainsi aux attaques qu’ils subissent dans leur vie quotidienne, aux règles imposées par la société, à un monde qui reste sourd aux appels de l’amour, où manquent les critères moraux.

 

Les suicides mettent fin à leurs existences privées d’espoir. Chez les héros sourd une crise d'identité. Ils vivent une situation limite d'une conscience tourmentée qui finit par sombrer dans la déréliction. Le suicide constitue la ligne principale qui dirige l’action et les dialogues de Pit-bull. Les personnages sont doublement étrangers: à l'ordre politico-social et finalement à eux-mêmes.

 

Ils choisissent souvent la mort pour ne plus vivre dans la douleur, dans l’impossibilité de réaliser leurs rêves dans une cité parsemée de tours et ornés de nuages. C’est pourquoi lorsque quelqu’un se jette du dernier étage surgit l’impression qu’il tombe du ciel. Parfois, ils songent à de grandes choses, comme le fait Thomas. Ce dernier aimerait être un écrivain et transformer la cité en un endroit plus poétique. Il avoue simultanément que ses rêves doivent être dangereux, car dans la cité, on a le droit de songer uniquement aux choses accessibles, réalisables. Sinon, les rêves deviennent honteux et ridicules. Il faut les oublier, les tuer sans rien dire. Thomas continue: «Souvent, je me dis que ceux qui se jettent d’en haut n’ont tout simplement pas réussi à tuer leurs grands rêves. Alors, ils les jettent dans un dernier cri qui traverse les nuages des tours (…) pour rappeler que les rêves ne doivent pas être trop compliqués, qu’ils doivent rester simples et accessibles pour ne pas être mortels. »

Lui non plus ne veut plus vivre. L'idée de devancer la destruction, de choisir nous-mêmes, de ne plus être dépendants, annonce une vraie proposition et c'est important que nous l'entendions.

 

Hakim, sa mère, un vieux voisin, dont le nom est omis, et plus tard Leïla et Thomas oublient leurs douleurs dans la mort. Mourir le plus vite possible semble aux auteurs de suicides l’unique remède aux calamités présentes. La vie est pour eux impossible, leurs maisons trop hautes: ils sont tombés.

 

Leïla aime Thomas, lui déclare son amour. « LEILA Viens, serre-moi. (…) Embrasse-moi, serre-moi. Viens. (…) Prends-moi. (…) Thomas la gifle. Prends-moi (54). » Quand Thomas gifle Leila, c’est parce qu’il s’agit d’une relation compliquée entre quelqu’un qui va vers la mort, qui ne veut plus d’amour et une fille qui en a besoin. L’amour joue avec la mort. Thomas rejette les sentiments de la sœur de son meilleur ami. Il avoue avoir poussé Hakim du toit du parking pour l’aider à se suicider. Leïla ne le croit pas. Elle prononce les paroles qui pourraient désigner la condition existentielle tant des personnages issus de Pit-bull que de Tue-les tous : «Pourquoi tu me dis ça ? Pour me faire du mal ? Tu veux me faire du mal. J’ai tellement mal déjà (55). » Chaque tentative de trouver l’amour finit mal. L’amour blesse. Paradoxalement, il devient une source de souffrance, surtout pour Leïla. Son frère et sa mère sont morts, les suicidés laissent seuls les proches. Son père veut la famille. Leïla le supplie de ne pas vouloir mourir. Elle aussi craint de rester abandonnée. Elle aimerait devenir le dernier fils, le fils survivant et donner à son père une raison d’être: «Papa, je voudrais être un homme pour que tu me parles encore. Pour qu’il te reste encore une chose à perdre (56). » Leïla continue à se culpabiliser : « LEILA : Pardonne-moi papa. / Pardonne-moi de faire parler les autres / Pardonne-moi d’aimer Tom. / Pardonne-moi d’avoir aimé les autres. /Pardonne-moi d’avoir une fente comme mes sœurs (57). » Voilà encore un rêve qui ne se réalisera pas. Leïla «est un fantôme, son père ne la voit plus (58). »

 

Elle décide de partager le sort de sa mère et de son frère Hakim : « Oui, elle est avec son frère maintenant. (…) A force de tourner en rond, folle, oui, folle de désespoir, elle est tombée derrière le centre, comme son frère, d’en haut, comme sa mère (59). »

Les tableaux de suicides sembleraient assez pathétiques s’ils ne se terminaient pas par une description de la banalité quotidienne qui les accompagne : devant, les gens mangeaient des glaces, avec des enfants.

 

Les deux textes se rejoignent dans leur conception du sommeil réparateur/ sommeil qui transforme. Une autre grande échappée, à côté du suicide et de la croyance religieuse, est donc du côté du rêve. Ewa désire s’endormir pour « changer dans le sommeil, naître encore une fois. Naître avec la tête libre pour une nouvelle vie. Ecouter les bruits du chantier voisin. Respirer l'air froid (60). »

 

De la même manière nous pouvons lire chez L. Spycher à propos du sommeil, « frère de la mort (61) » : « Dors encore un peu, et quand tu te réveilleras, ta Princesse sera là avec tout un nouveau bonheur à gagner. Tu seras tout neuf quand tu te réveilleras (62). » Qu’est-ce que Princesse entend par un être nouveau ? Pour cette jeune fille, porteuse de la parole de Dieu, un homme nouveau revient à ses origines, il est « comme avant », il s’offre à Dieu, se charge de défendre Son nom et de « le faire entendre partout où les gens ne L’entendent pas (63). » Cependant, Thomas s’endort définitivement, il est mort. Rien ne peut changer pour lui.

 

Dans Pit-bull, nous avons l’impression de plonger dans un sommeil perpétuel. Quand les personnages s’éveillent trop, ils fument des joints pour calmer la douleur de l’existence ou ils remplacent la réalité par des émissions télévisées qui les endorment à nouveau. Ils rêvent constamment, surtout Thomas, « de poésie pour une cité des guerriers (64) » En cherchant des sources de cette léthargie qui existe effectivement au sein de banlieues, L. Spycher se demande lors d’un entretien pourquoi les gens dorment autant. Est-ce qu’il y a réellement autant de problèmes dans les cités ou peut-être leurs habitants sont-ils heureux et n’éprouvent-ils pas un besoin de changer quoi que ce soit. « Sinon, ils bougeraient plus. Ou sinon, c’est une révolte contre Sarkozy qui dit qu’il faut se lever tôt. Se coucher tard et se lever tard peut être une forme de résistance (65). »

 

Qu’est-ce qui est alors le plus grand rêve des habitants de la cité ? « Quand ils arrivent ici, ils rêvent de retourner au pays, dans une maison qu’il auraient fait construire avec l’argent qu’on gagne ici (66). »

 

7°- Que se cache-t-il dans une cité ?

 

Bien que toutes les relations montrées dans le texte de P. Wojcieszek relèvent de la violence, celle-ci semble être le seul moyen de communication entre Ewa, Janusz, Olgierd, Marek et Grzegorz. Ils ne soupçonnent même pas que le pire peut arriver. Ils s’imaginent qu’ils n’atteindront pas le sommet de la cruauté, que tout s’arrêtera au niveau de paroles et de gestes quelque peu menaçants, mais non meurtriers. Or le contraire se produit. La dernière scène représente le meurtre d’une jeune fille commis par le gardien du propriétaire de l’appartement sans volonté apparente de tuer, une brutalité corporelle disproportionnée par rapport à la faute commise. Olgierd tue Ewa. Le décalage entre le crime et le châtiment subi fait peser la balance du côté de la violence qui absorbe l'individu. Mais la mort tragique de l’héroïne est en effet un accident et Olgierd lui-même s'étonne du résultat de sa violence excessive. Un meurtre inutile et gratuit. C'est sur cette scène que la pièce finit. Entre les deux événements, la mort de Przemek Czaja et celle d’Ewa, le soulèvement perd de sa frénésie. Janusz et Olgierd décident de mettre le corps de la jeune fille sur un parcours de la police. L’histoire recommencera-t-elle, la spirale de la violence trouvera-t-elle ainsi un nouvel élément ? La police sera-t-elle encore une fois accusée de crimes qu’elle n’a peut-être jamais commis ? Ou attribuera t-on le meurtre aux manifestants ?

 

A la question « Pourquoi donnes-tu la mort à Ewa dans la dernière scène de ta pièce ? », Przemysław Wojcieszek nous répond que, selon lui, c’était le meilleur moyen de finir l’histoire. S’il l’a assassinée, c’est pour que la pièce prenne de la force. La mort d’Ewa constitue une suite logique, une clôture qui trouve son annonciation au début de la pièce.

 

P. Wojcieszek souligne que « personne [ne] veut sa mort ». Personne ne la fusille. La police non plus. Le propriétaire de l’appartement n’oserait jamais commettre un tel crime. Il est accompagné de son gardien car lui-même n’est pas capable d’agir avec décision. Ewa trouve une mort privée de sens, complètement inutile. L’auteur tenait beaucoup à montrer un accident mortel inopiné (67).

 

Que se cache-t-il dans une cité ? Dans ses caves ? Pour acquérir ce que l’ « autre » possède, pour ressembler aux autres, les garçons organisent les combats de chiens. Le récit de combats de chiens rend bien l’ambiance de ce genre d’événement clandestin car, évidemment, ces spectacles sont interdits par la loi. L. Spycher y a participé lui-même à Strasbourg. Il a vu un combat avant, mais aussi après avoir écrit la pièce. C’est de bouche à oreille qu’il est arrivé à le trouver dans le paysage de la cité. Il avoue que « il faut être un peu pervers pour avoir envie d’aller les voir, ces choses, savoir où et quand (68). » Mike Tyson, un pitbull de race a donné le nom à la pièce. Mike est un chien de combat et les chiens de combat sont les seuls chiens tolérés dans la cité à part ceux des « vieux qui avaient peur d’être seul ».

 

L’auteur souligne la description des préparatifs pour le combat en introduisant une chaleur infernale, une atmosphère fiévreuse dans le sous-sol où a lieu l’action. Les phrases sont courtes, leurs rythmes frénétiques, elles sont très précises, n’oublient aucun détail. Le combat s’approche. Luc essaye d’attirer l’attention de Thomas, donc plutôt du lecteur/spectateur, à l’aide d’un métalangage: «Il grognait pire que ça. Tu aurais dû entendre Tom (69). » La description devient de plus en plus cruelle : «Mon Mike qui le rattrape. Qui monte sur lui. (…) Prêt à lui manger le foie (70). » L. Spycher joue avec les temps. Quand il veut accélérer l’action, il utilise le présent, il la ralentit au passé composé dans un récit à l’intérieur du monologue de Luc. Enfin, c’est dans la scène 17 que Princesse remarque le sadisme de Luc et le met en relation avec la morale religieuse : «Ça me dégoûte, dit-elle, vos bagarres, vos chiens qui meurent pour votre plaisir, l’argent que vous échangez sur leurs cadavres. C’est Satan qui organise des combats pour l’argent (71). » Et pourtant, c’est déjà dans le chapitre 18, tout de suite après la conversation avec Princesse, que Luc prépare à nouveau son chien à en combattre un autre. L’agressivité de son propos augmente quand il est convaincu que Mike tuera Saïd. Il conduit son chien à un combat à mort, il n’y a qu’un chien qui ressortira de la cave. Nous ne voyons pas la lutte. Toute la violence ne passe que par le langage. La mort a lieu en dehors de la scène, comme au théâtre grec avec sa règle de bienséance (72). Luc entre dans son appartement avec Mike Tyson mort dans ses bras. La police est là. Luc invente une histoire pour camoufler les vraies causes de l’état pitoyable dans lequel se trouve son chien.

 

8°- L’incommunicabilité comme facteur empêchant la révolte organisée

 

La dimension sexuelle dans Tue-les tous comme dans Pit-bull fait signe de l’incommunicabilité. Les nombreux impératifs portent en eux la violence. Les personnages mènent une lutte incessante pour la domination aussi celle de sexes. Ewa s’oppose à Janusz, le provoque. Elle le ridiculise et Janusz souvent reste perplexe ou n’arrive pas à réagir avec le même humour corrosif mais répond par des phrases sous-entendant le viol ou faisant tout simplement appel au sexe de la fille:

« EWA : Tu ferais mieux de rentrer à la maison, chez ton épouse et chez tes enfants.

JANUSZ : Une petite pute guerrière. Elle est pas mal, hein (73) ? »

Janusz, obstiné, a recours à la provocation à caractère sexuel et à chaque fois il se voit rejeté:

« JANUSZ : Excusez-moi, Madame, pourrais-je vous baiser ? / Saloperie. T'es une pute cinglée!

EWA : Ça fait mal ? Pas assez, approche, je vais t’en mettre encore une dans ta gueule (74). »

 

Le sexe joue ici souvent un rôle inversé. Ewa doit se comporter comme un garçon pour être entendue.

 

Dans Pit-bull, nous comprenons vite que l'incommunicabilité générale forme l'élément essentiel de l'isolement des personnages et concourt à la fatalité qui les dirige vers le suicide. Le problème de l’incommunicabilité se trouve également à l’origine du fait que la cité n’organise pas de révolte. Des apparences, des non-dits témoignent d’une peur de la faiblesse.

La communauté existe ici par rapport au lieu. C'est le lieu, la cité, qui la définit. Mais entre les personnages il n'y a pas de lien possible dans la relation à deux.

 

Les longs monologues de Luc, par exemple, restent toujours sans réponse. Une seule fois nous assistons à son échange verbal avec Thomas mais nous nous apercevons vite que ce n'est qu'un artifice. L'un comme l'autre continuent de se rappeler White sans que cela demande une écoute réciproque. Ils ne peuvent pas échapper à la logique du discours. Les deux garçons racontent à tour de rôle l’histoire d’un bull-terrier tout blanc et sourd. Dans leur dialogue, comme dans un rêve, les éléments s’agencent d’une façon presque magique créant un ensemble. La commémoration de la chienne a quelque chose de pathétique. Cette fois, les phrases sont longues et remplies d’épithètes: obstinée, puissante, droite, mortelle, partout chez elle. Durant deux répliques nous pouvons avoir l’impression que Luc et Thomas se rencontrent et ne sont pas du même avis concernant la qualité des fils de White. Mais ce n’est qu’une impression. La communication est un échec, toujours pas d’échange, chacun continue son récit au sujet d’un chien mort depuis longtemps. Hakim, un garçon absent tout au long de la pièce, qui s’est suicidé quelques heures avant le commencement de l’action, propose un combat d’une violence inimaginable: « White Calsoum contre n’importe quelle voiture. » C’est précisément la mort de White qui bouscule, choque le plus dans sa description détaillée. Une suite d’atrocités, de tortures est mise en parole avec frénésie. La description du sang et du morcellement du corps suscitent des nausées. L’accumulation d’épithètes remplace très fréquemment les phrases privées de verbes. Luc et Thomas n’expriment pas la moindre émotion. Comme s’ils parlaient d’un coucher du soleil. Et cela ne laisse pas en paix.

 

Les héros de L. Spycher sont repliés sur eux-mêmes et courent à leur destruction. Luc, Princesse et Leïla entreprennent à plusieurs reprises une recherche désespérée du contact, de l'échange, sans grand résultat. Les amis ne se connaissent pas véritablement et ils ne sont pas capables d'anticiper les tragédies à venir. L'incommunicabilité empêche toute relation autre que les rapports de force, générateurs d’une violence toujours plus grande.

 

9°- L’engagement politique de l’écriture concernée par son temps

 

Est-ce ainsi que P. Wojcieszek tue l’idéalisme, le désir d’un monde meilleur de la jeune héroïne ? Les convictions quelque peu utopiques d’Ewa ne perdent de leur force à aucun moment. La protagoniste n’hésite qu’une fois, après avoir participé aux émeutes et s’être confrontée aux émeutiers dans lesquels elle voit « les mêmes cochons que les autres (75). »

 

Est-ce que Ewa meurt déçue ? Peut-être que si elle avait été vouée à continuer sa vie, l’utopie inhérente à sa jeunesse se serait transformée peu à peu en désespérance. Car la vision du monde évolue avec le processus de maturation, comme le souligne P. Wojcieszek dans l’entretien qu’il nous a accordé le 5 avril 2007 à Wrocław. Ewa a moins de vingt ans, pense que c’est l’âge d’une conscience absolue du monde et des choses, qu’elle n’est ni une enfant, ni une adolescente, ni infantile, ni immature. Dans dix ans, elle changerait d’avis et dirait que ce n’est qu’à l’âge de trente ans qu’on découvre véritablement le sens de la vie. L’auteur nous confia que ce fut également son cas. Tue-les tous, par l’intermédiaire des événements se tenant à Słupsk, raconte l’histoire de ses propres idées, de sa propre évolution et enfin le sort de ses amis à l’étroit dans un univers qui leur demande de survivre. « Un(e) anarchiste, un homme (une femme) révolté(e) âgé(e) de vingt ans est beau (belle), un(e) rebelle qui a trente ans devient ridicule (76). »

 

La jeune fille conteste tout ce qui se passe dans la Pologne d’aujourd’hui. Elle voit dans le soulèvement des jeunes à Słupsk une révolution sociale et pas seulement une simple confrontation entre les forces de l’ordre et les supporteurs surexcités. Aux événements de Słupsk, Ewa lie une espérance politique. Elle rêve d’une révolte contre l’ordre de la société hypocrite qui condamne les gens à se contenter de gagner de l’argent exclusivement pour survivre. L’adolescente méprise son frère et ses amis pour avoir transformé la survie en but ultime de leurs existences précaires, sans grand espoir, sans lutte particulière pour des valeurs quelconques. Insoumise, elle critique cette partie des émeutiers qui ne savent pas lutter dans un état digne mais s’encouragent en faisant appel à l’alcool. Au résultat, ils brisent la révolte et agissent en contradiction avec leur propre groupe social. Ewa nomme les constructeurs de la démocratie d’après 1989 « les cochons de l’ancien régime ». Elle est déçue. Cette idéaliste confronte sa vision du soulèvement avec la réalité des faits. Ewa, dans un geste pseudo romantique, s’oppose à sa génération des « commerçants », désire une reconstruction de la réalité, veut changer le monde. Cependant, elle ne propose aucune alternative, ne trouve pas de solution ni de norme de comportement plus juste. Elle fait référence au régime nazi auquel elle semble identifier l’état actuel de son pays : « De toute façon, on s'en fout. (…) On s'en fout de cette culture nazie (77). » Les méthodes qu’elle propose pour lutter contre semblent plus qu’ambigües : « Pour changer quoi que ce soit il faudrait. . . Pour changer quoi que ce soit, il faudrait vous tuer tous. T'entends ? Vous tuer. Tous (78)! »

 

Au final, Ewa se contente d’attendre une nouvelle génération qui détruira, tuera tous ceux qui représentent, selon elle, le mal actuel : la police, la télévision nationale, les hommes politiques, les communistes mais aussi les résistants de Solidarność et la génération de son frère. Une des rares personnes qu’elle respecte demeure son père, l’enseignant en histoire, vieilli et gravement malade. Quand le héros romantique voulait sauver le monde à lui tout seul, c’était le prométhéisme. Quand un héros contemporain désire sauver le monde à lui tout seul, cela doit être le totalitarisme. Ewa, tel un héros romantique, est vouée à la mort dès le début de la pièce.

 

L’héroïne de Tue-les tous s’inscrit parfaitement dans cette perspective que Charles Tordjman nous a proposée en se référant à la nouvelle génération des élèves de Krystian Lupa (79). P. Wojcieszek figure en tête d’un groupe hétéroclite de jeunes metteurs en scène polonais qui montrent «l’envie de la jeune génération de se libérer du passé, comme s’il y avait quelque chose de neuf qui allait naître (…) une envie de sortir de l’emprise des anciens, des maîtres et de leur dire « vous allez voir, nous allons montrer vos névroses, vos maladies ». Le nouveau théâtre polonais et sa dramaturgie expriment une rage globale, une hostilité à l’égard de la société bourgeoise mais aussi contre les pairs. L’opposition d’Ewa, sa révolte contre l’ensemble de la réalité dans laquelle elle vit, se transforment en anarchisme. Et ses idées ressemblent étrangement à celles des nazis et des communistes par le désir d’absolu et de création d’un homme nouveau: « On a besoin d'une génération qui va les (représentants de l’ancien régime) ramener au bord de la mer et qui va les noyer tous comme des cochons. Et ça ne sera pas la génération des commerçants (80). »

Contrairement à la société représentée par P. Wojcieszek, les héros de Pit-bull ne se révoltent pas activement, ni contre la police, ni contre la société qui les considère comme des êtres inutiles. La cité ne se révolte pas, sauf dans les rêves : «Je rêve de poésie pour une cité de guerriers, une cité qu’on veut cacher dans les nuages pour l’oublier, pour ne pas que nos tours puissent faire de l’ombre aux gratte-ciel des bureaux, si petits, si ridicules à côté de nos maisons. / Je rêve de poésie et de combat pour la cité. La cité, elle ne rêve jamais de ça. Elle ne peut pas imaginer d’avoir des rêves aussi bêtes. Pas de rêves irréalisables pour la cité (81).»

 

En réponse à la question sur la raison pour laquelle ils ne se révoltent pas, L. Spycher constate qu’il est « un très mauvais stratège pour les révolutions. Pourquoi toute la banlieue brûle un jour alors que la stratégie basique du Moyen-Age dit qu’il faut encercler une ville pour pouvoir ensuite l’assiéger. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi il y a une ligne directe entre Saint-Denis et Champs Elysées et ça brûle à Saint Denis et pas aux Champs Elysées. Je me pose des questions, j’ai des éléments de la réponse. C’est idiot de brûler la voiture de son voisin. »

 

P. Wojcieszek ne dit à aucun moment qui a raison. Le bien comme le mal deviennent relatifs. La violence relève aussi bien des comportements de la police que des manifestants, des briseurs de la révolte, des colocataires du frère d’Ewa, de l’héroïne elle-même. Il n’y a pas de frontière nette dessinée entre ces deux valeurs, tellement brouillées dans la conscience générale.

 

Par la violence, les auteurs veulent instaurer un rapport vivant, actif avec le public, transformer le spectateur en participant. Ce pacte qui lie les auteurs et les lecteurs/ spectateurs ne repose pas véritablement sur le principe de plaisir mais affirme le refus du divertissement et de la somnolence postprandiale au profit d’un rapport civique à la création. Paradoxalement, les deux auteurs gardent une certaine neutralité dans l’analyse de leurs propres œuvres et du message politique qu’ils contiennent. Comme si leurs personnages parlaient à travers leurs écritures et les dépassaient.

 

Quelques années après avoir écrit Tue-les tous, P. Wojcieszek propose des solutions pour la Pologne et commente l’actualité de son pays dans ce style qui lui est propre mêlant l’ironie au langage brut. Dans l’article paru dans Przekrój, P. Wojcieszek exprime un souhait quant à l’avenir de son pays : « J’aimerais que la culture gay soit plus présente en Pologne. Mes interprètes préférés de la musique populaire sont des pédés, comme Morrissey ou Jimmi Somerville, moi-même je suis considéré par les potes comme un crypto-pédé donc le sujet m’est proche… Notre société a besoin de Gay Prides à la place de marches de Radio Maryja (82), et à la place d’illusions sur notre puissance d’autrefois ressuscitées éternellement et dont témoigne un tas de désastres produits, par ailleurs, par les Polonais eux-mêmes. Si, dans un spot publicitaire, la mère d’un de candidat aux élections présidentielles se vante, sans la moindre gêne, d’avoir élevé son fils pour un potentiel volontaire à consacrer la vie pour la patrie, exactement à l’exemple de ses aïeux de l’insurrection de Varsovie, c’est que quelque chose cloche. Que nous nous noyons dans une célébration de la mort et de sa culture maladive. Personnellement, je préfère des pédés aux insurgés! (soldats) »

 

Le théâtre de P. Wojcieszek se voit toujours lié à l'aspect politique. Par cet aspect, il continue dans la voie la plus ancienne du théâtre d’Athènes, né avec la vie politique au sens premier, la vie de la Cité, c’est-à-dire avec des mécanismes de délibération, de représentation, de partage. Nous avons l'impression qu'avant de commencer à parler de son théâtre, il faudrait d'abord parler de politique. A l’instar de la thèse de Firmin Gémier son théâtre est beaucoup plus régi par l'esprit public qu'il ne régit l'esprit public. Néanmoins, P. Wojcieszek, réussit à dépasser les limites du faible impact de l’art du théâtre trop souvent considéré comme élitiste et va plus loin dans sa démarche politique. Lors de la coopération avec le théâtre de Helena Modrzejewska à Legnica, P. Wojcieszek et Jacek Głomb (83) montent un projet ayant pour but d'introduire une vie culturelle dans le paysage dévasté et abandonné de Piekary, une cité qui constitue précisément un désert de tours en béton. A Piekary, le théâtre est un effet qui permet d’analyser les causes.

 

Lionel Spycher ne considère pas que son texte est engagé politiquement et exprime une critique de la société dominante. L’auteur avoue que la violence est un état des lieux et que la pièce se focalise sur un fait. Une analyse attentive du texte nous conduit à déceler des éléments d’une critique de la société, mais l’auteur ne se sent à aucun moment un contestataire. Il défend ses personnages comme un acteur les défendrait sur un plateau.

 

« Pit-bull parle des rapports humains, il n’y a pas de blanc et de noir, de bons et de mauvais. Peut-être c’est la société dominante qui est conne et stupide. Mais la situation inverse est également possible. Je ne sais pas qui est bon et qui est mauvais. La société dominante sera plus humaine dans un autre texte. Si la société dominée ne se révolte pas, peut-être n’est-elle pas si malheureuse que nous le pensons. Peut-être que c’est cynique, mais il n’y en a pas un pour racheter l’autre. Et encore, s’il y a une société dominante, il faut qu’on ait une société dominée. Je ne sais pas qui est dominé. »

 

Les formes du théâtre bougent parce que le monde bouge. Si la place du texte tend à se modifier au théâtre, c’est qu’elle se modifie d’abord dans le monde. Si la place du «populaire» se modifie au théâtre, c’est qu’elle se modifie dans le monde. Sans en être le miroir mécanique, le théâtre est tributaire des mouvements du monde, quitte évidemment à lutter contre lui. Depuis quelques décennies, le territoire européen est sous l’emprise de la vitesse, le choc frontal entre hédonisme individuel et retour au religieux, tout cela prend parfois de court les poètes et le réel constitue la base d’un large mouvement aux facettes multiples dans la nouvelle dramaturgie.

 

Certes, les deux textes dont nous traitons n’expliquent pas tout mais ils révèlent des tendances parallèles en France et en Pologne et qui, à la même époque, constituent un vaste sujet pour la création artistique.

 

 

NOTES :

 

(1) Ronan Chéneau, « Textes jetables », dans : David Bobée, Théâtre contemporain : écriture textuelle, écriture scénique, Théâtre/Public, Revue trimestrielle publiée par le Théâtre de Gennevilliers, n° 184/2007, p. 25.

 

(2) Premier syndicat autonome dans la zone d'influence soviétique.

 

(3) Fondateur à Besançon du Théâtre à tout Prix qui crée notamment: Le Monte-plats de Harold Pinter (1991); Kiki l’indien de Joël Jouanneau (1993,1994); Andromaque de Jean Racine (1995) ; Aglavaine et Sélysette de Maurice Maeterlinck (1997).

 

(4) Professeur au Conservatoire national supérieur d'art dramatique de Paris ; auteur de : Nuit d'orage sur Gaza (1987), Le Bourrichon (1988), Le Marin perdu en mer (1994), Allegria opus 147 (1996), L'Indien des neiges (2000), L'Inconsolé (2004) ; metteur en scène de : L'Hypothèse et l'Inquisitoire de Robert Pinget (Théâtre de la Bastille); L'Idiot de Dostoïveski; Pit-bull de Lionel Spycher ; Les Amantes de Elfriede Jelinek. Dickie un Richard III d'après Shakespeare (Théâtre de la Bastille).

 

(5) Comédien, assistant de Roger Planchon, fondateur du théâtre Les Ateliers à Lyon, lieu de création et de répertoire d'auteurs contemporains français et étrangers ; il y présente notamment des pièces de Michel Vinaver (les Huissiers, L’émission de télévision, Nina c’est autre chose), Heiner Müller (La Mission), Jean Genet (Les Bonnes, les Nègres, Elle), Fassbinder (Preparadise sorry now, Du sang sur le cou du chat), Marguerite Duras (Le Square), Kateb Yacine (Boucherie de l’Espérance).

 

(6) Auteur de : Tes, Jiji the Lover, Eddy, f. de pute, Civilisation de monstres et Psychanalyse d’un vampire ; collaborateur en tant que metteur en scène de Bob Wilson et Claude Stratz ; acteur dirigé par Christophe Perton, Joël Jouanneau, Jorge Lavelli, Jean-Louis Thamin, Stéphanie Loïck dans des textes de Rodrigo Garcia, Lionel Spycher, Pirandello, Bernard Manciet, Jean Audureau.

 

(7) Auteur de : Credo, Diktat, Toujours l'orage, Berlin, Ton danseur est la mort, Noises, Sang et eau, Sade, Concert d'enfers, La Plaie et le couteau (tombeau de Gilles de Rais), responsable du département d'écriture dramatique à l'Ecole Nationale Supérieure des Arts et Technique du Spectacle (ENSATT).

 

(8) Un projet qui se met en place depuis 2004 à l’initiative de Grzegorz Jarzyna, un atelier de la dramaturgie et un atelier du jeu pour ceux qui commencent la carrière artistique. Les jeunes créateurs travaillent avec les artistes reconnus comme Stanisława Celińska, Magdalena Cielecka, Maja Ostaszewska ou Krzysztof Warlikowski. . On peut interpréter TR comme l’abréviation de Teatr Rozmaitości qui est le nom d’un théâtre dirigé par Grzegorz Jarzyna, un des « plus jeunes et plus doués » (selon l’expression de Piotr Gruszczyński) de la nouvelle génération de metteurs en scène polonais.

 

(9) P. Wodziński a débuté sa carrière avec le spectacle controversé Shopping and Fucking de Mark Ravenhill. Quand les députés ont interdit le spectacle à Varsovie, il a déménagé à Poznań. Au théâtre Polski dont il assure la direction avec Paweł Łysak, ils ont monté Le Prince inflexible d’après Słowacki. Ils ont situé l’action dans une piscine, sur le fond d’un film tourné aux abattoirs. « Je voudrais que ce soit un théâtre ambitieux, déclare Wodziński, un théâtre qui n’ait pas peur de prendre des risques, qui soit en mesure d’entamer un dialogue sérieux au sujet des choses sérieuses.

 

(10) Adel Hakim, La Danse des anges, http://www. theatre-contemporain. net/spectacles/Pit-bull-2688/ensavoirplus/

 

(11) Ville située dans la partie sud de la Pologne.

 

(12) Roman Pawłowski, Wojcieszek pozytywista, Gazeta Wyborcza, 14. 09. 2005, p. 15.

 

(13) Edition polonaise de la revue américaine du cinéma indépendant.

 

(14) Joël Jouanneau, Extrait du programme n°14 ,Théâtre Gérard-Philipe, Paris, 2001.

 

(15) Christophe Soullez, Les Violences urbaines, Les Essentiels Milan, Toulouse 2006, p. 9.

 

(16) Louis Maurin, L’Observatoire des inégalités, http://www. inegalites. fr/spip. php?page=page_questions_cles#63

 

(17) Valérie de Saint-Do, Nicolas Roméas, Présumés « sensibles », Cassandre, Allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté (trimestriel), nr 65, Printemps 2006.

 

(18) Trésor de la langue française informatisé, http://atilf. atilf. fr/tlf. htm

 

(19) L’émigration patriotico-politique surtout vers Paris de l'intelligentsia, de la noblesse, des insurgés, de membres du gouvernement et des artistes polonais suite au désastre du soulèvement de novembre et contre la Russie tsariste en 1831.

 

(20) Ibidem. , p. 10.

 

(21) Au nord-est de la Poméranie.

 

(22) Un club polonais de basket-ball.

 

(23) Bernard Harcourt, C’est une illusion , L'Humanité, Rubrique Société, 15 juillet 2006.

 

(24) Przemysław Wojcieszek (entretien avec), Małgorzata Sadowska, Qu’est-ce qui se passe, putain, avec la Pologne ?, Przekrój, numéro 45, 2005.

 

(25) Laurent Mucchielli (entretien avec), Tant que l’on refusera de traiter les questions de fond, on aura des émeutes, L’Observatoire des inégalités, http://www. inegalites. fr/spip. php?article414&var_recherche=banlieue&id_mot=25, le 29 novembre 2007 (propos recueillis par Louis Maurin)

 

(26) Ibidem.

 

(27) Lionel Spycher, Pit-bull, Actes Sud-Papiers, Arles 1998, p. 9.

 

(28) Przemysław Wojcieszek, Zabij ich wszystkich, [dans:] Pokolenie Porno, Wydawnictwo Zielona Sowa, Kraków 2003, p. 461.

 

(29) Entretien avec Przemysław Wojcieszek à Wrocław, le 5 avril 2007.

 

(30) Przemysław Wojcieszek, Zabij ich wszystkich, [dans :] Pokolenie Porno, Wydawnictwo Zielona Sowa, Kraków 2003, p. 462.

 

(31) Lionel Spycher, Pit-bull, Actes Sud-Papiers, Arles 1998, p. 18.

 

(32) Pierre Birnbaum, La France aux Français, Histoire des haines nationalistes, Le Seuil, Paris, 1993, p. 9-10.

 

(33) Pierre Birnbaum, Ibidem, p. 14.

 

(34) Lionel Spycher, Pit-bull, Actes Sud-Papiers, Arles 1998, p. 18.

 

(35) Lionel Spycher, Pit-bull, Actes Sud-Papiers, Arles 1998, p. 29.

 

(36) Lionel Spycher, Pit-bull, Actes Sud-Papiers, Arles 1998, p. 27.

 

(37) Louis Maurin, L’Observatoire des inégalités, http://www. inegalites. fr/spip. php?page=page_questions_cles#63

 

(38) Mohamed Rouhabi, Joël Jouanneau, Serge Tranvouez, A propos de Pit-bull et Gauche Uppercut, Extrait du programme n°14, Théâtre Gérard Philipe, Paris 2001.

 

(39) Christophe Guilly, « La France périphérique », Libération, 1er octobre 2003.

 

(40) Przemysław Wojcieszek, Zabij ich wszystkich, [dans :] Pokolenie Porno, Wydawnictwo Zielona Sowa, Kraków 2003, p. 463.

 

(41) Przemysław Wojcieszek, Zabij ich wszystkich, [dans :] Pokolenie Porno, Wydawnictwo Zielona Sowa, Kraków 2003, p. 474.

 

(42) Ibidem, p. 479.

 

(43) Ibidem, p. 475.

 

(44) Virginie Malochet, Eric Heilmann, La municipalisation des politiques de sécurité, Revue Claris n° 4 – Mars 2008,http://www. criminocorpus. cnrs. fr/liens/single. php?id=2280.

 

(45) Lionel Spycher, Pit-bull, Actes Sud-Papiers, Arles 1998, p. 22.

 

(46) Ibidem : Lionel Spycher, Pit-bull, Actes Sud-Papiers, Arles 1998, p. 30.

 

(47) Lionel Spycher, Pit-bull, Actes Sud-Papiers, Arles 1998, p. 44.

 

(48) Lionel Spycher, Pit-bull, Actes Sud-Papiers, Arles 1998, p. 39.

 

(49) Ibidem, p. 39.

 

(50) Lionel Spycher, Pit-bull, Actes Sud-Papiers, Arles 1998, p. 15.

 

(51) Lionel Spycher, Pit-bull, Actes Sud-Papiers, Arles 1998, p. 15.

 

(52) Lionel Spycher, Pit-bull, Actes Sud-Papiers, Arles 1998, p. 16.

 

(53) Mohamed Rouhabi, Joël Jouanneau, Serge Tranvouez, A propos de Pit-bull et Gauche Uppercut, Extrait du programme n°14, Théâtre Gérard-Philipe, Paris 2001.

 

(54) Ibidem, p. 15.

 

(55) Ibidem, p. 36.

 

(56) Lionel Spycher, Pit-bull, Actes Sud-Papiers, Arles 1998, p. 26.

 

(57) Ibidem, p. 25.

 

(58) Ibidem, p. 31.

 

(59) Lionel Spycher, Pit-bull, Actes Sud-Papiers, Arles 1998, p. 40.

 

(60) Przemysław Wojcieszek, Zabij ich wszystkich, [dans :] Pokolenie Porno, Wydawnictwo Zielona Sowa, Kraków 2003, p. 484.

 

(61) Lionel Spycher, Pit-bull, Actes Sud-Papiers, Arles 1998, p. 7.

 

(62) Lionel Spycher, Pit-bull, Actes Sud-Papiers, Arles 1998, p. 42.

 

(63) Lionel Spycher, Pit-bull, Actes Sud-Papiers, Arles 1998, p. 43.

 

(64) Ibidem, p. 29.

 

(65) Cité d’après Lionel Spycher, entretien du 11 mai 2007 au Café K à Paris.

 

(66) Ibidem, p. 29.

 

(67) Entretien avec Przemysław Wojcieszek à Wrocław, le 5 avril 2007.

 

(68) Cité d’après Lionel Spycher, entretien de 11 mai 2007.

 

(69) Ibidem, p. 11.

 

(70) Ibidem, p. 11.

 

(71) Ibidem, p. 38.

 

(72) Dans la doctrine classique, règle qui imposait qu'on ne montre pas de crime, d'horreur, de sang, de violence sur scène. Lorsque de tels événements se produisent dans la tragédie, ils doivent être rapportés par quelqu'un qui en fait un récit.

 

(73) Ibidem, p. 481.

 

(74) Ibidem, p. 481-482.

 

(75) Przemysław Wojcieszek, Zabij ich wszystkich, [dans :] Pokolenie Porno, Wydawnictwo Zielona Sowa, Kraków 2003, p. 479.

 

(76) Entretien avec Przemysław Wojcieszek à Wrocław, le 5 avril 2007.

 

(77) Przemysław Wojcieszek, Zabij ich wszystkich, [dans:] Pokolenie Porno, Wydawnictwo Zielona Sowa, Kraków 2003, p. 479.

 

(78) Ibidem, p. 479.

 

(79) Krystian Lupa, metteur en scène polonais, il monte surtout des auteurs contemporains polonais tels que W. Gombrowicz ou S. I. Witkiewicz. Dans le texte intitulé Le Théâtre de la révélation, Lupa expose sa conception du théâtre comme instrument d'exploration et de transgression des frontières de l'individualité. Lupa s'intéresse à la dimension éthique dans l'art, et la plupart de ses mises en scène puisent leur matière dans la littérature russe ou autrichienne des auteurs tels que Musil (Les Rêveurs, 1988, Esquisses de l'homme sans qualité, 1990), Dostoïevski (Les Frères Karamazov, 1990) Rilke (Malte, ou le triptyque de l'enfant prodigue, 1991), Thomas Bernhard (Kalkwerk - La Plâtrière 1992) ou enfin Hermann Broch. Depuis 1983, il enseigne à l'Institut d'Art Dramatique de Cracovie, où il occupe la chaire de Doyen de la Faculté de mise en scène. Il est lauréat des plus hautes distinctions du théâtre polonais: le Prix Konrad Swinarski (1988) et le Prix Leon Schiller.

 

(80) Przemysław Wojcieszek, Zabij ich wszystkich, [dans:] Pokolenie Porno, Wydawnictwo Zielona Sowa, Kraków 2003, p. 477.

 

(81) Lionel Spycher, Pit-bull, Actes Sud-Papiers, Arles 1998, p. 29.

 

(82) Une radio conservatrice et catholique polonaise dont la grille de programmes contient presque exclusivement les prières, les retransmissions de messes et l'actualité de la l'Église catholique.

 

(83) Directeur du théâtre Modrzejewska de Legnica, il a réalisé deux spectacles « très polonais » qui le font remarquer parmi d’autres metteurs en scène : Ballade sur Zakaczewie et Le Citoyen M. ; ses spectacles sont souvent mis en scène hors de bâtiment théâtral, comme par exemple, Coriolan de W. Shakespeare (succès au festival d’Edimbourg) monté dans une ancienne caserne soviétique.