L’Europe révolutionnaire en scène face au « drame national helvétique » : la genèse conflictuelle de la Suisse contemporaine, Zeltner ou la Prise de Soleure de Pierre Ochs
Par Laure Hennequin-Lecomte, dans La Revue -# 25 - Fil RSS
L’analyse de Zeltner ou
1°- « Il n’y a plus de roturiers en France,
comme il n’y aura bientôt plus de sujets en Suisse (3) »
La naissance du
monde contemporain dont Pierre Ochs a été l’un des protagonistes engendre les
bases d’une société nouvelle, matrice de notre société actuelle, où la place
des hommes et des femmes est déterminée par leur mérite personnel. Par le
théâtre, plus que par l’action politique, Pierre Ochs dit qu’il ne veut plus de
l’enfermement causé par les cadres de la société d’ordre. Il transpose sa
conception du rôle de l’Etat fondée sur les libertés, du registre politique au
registre dramatique. Il ne souhaite pas pour autant une république égalitaire.
Il est attaché aux principes de 1789, à l’égalité juridique et refuse d’emblée
l’égalité économique et sociale. L’idéologie révolutionnaire portée par le
personnage principal, Xavier Zeltner est représentative de l’adhésion aux
droits de l’homme et à la monarchie constitutionnelle ainsi que d’un rejet
d’un régime républicain associé à
« Brave homme, tu
fais bien d’aimer l’égalité de droits. Sans elle, il n’y a point de liberté.
Elle n’est point l’égalité de pouvoir, car celle-ci meneroit (sic) à l’anarchie, ou au despotisme de
la multitude. Elle n’est point non plus l’égalité de fortune, car celle-ci
seroit (sic) bientôt égalité de
pauvreté. Elle n’est pas même égalité de naissance, car personne ne peut renier
les auteurs de ses jours. Mais elle est le droit d’aspirer à toutes les
fonctions publiques auxquelles on convient, d’acquérir ce que chacun a le droit
de posséder, d’exercer, en se soumettant aux lois de police, tous les genres
d’industrie, et de ne devoir enfin du respect qu’à l’autorité et au mérite. Le
sentiment de l’égalité élève l’esprit, développe les talens (sic), fait les délices des âmes
généreuses, console des revers de la fortune et prépare le règne de cette douce
fraternité, qui doit un jour unir tous les humains. Méfie-toi du caractère de
quiconque jette du ridicule sur le principe de l’égalité de droits (4). »
Ce drame
considéré comme le testament politique de Pierre Ochs, jamais représenté, amène
à soulever la question du rôle joué par le théâtre dans la construction de la
nation au sein d’une Europe en transformation. Les circulations mentales
que le dramaturge et son lecteur opèrent entre ces espaces permettent de voir à
l’œuvre l’identité nationale de la Suisse, en train de se
constituer (5). Le conflit qui a lieu
entre un individu, Zeltner, et la société d’Ancien Régime, met en lumière les
contradictions internes de l’homme et de sa communauté d’existence.
L'intrigue
amoureuse qui sert de contrepoint au drame est tout à fait conventionnelle.
Pierre Ochs imagine les amours contrariées d'un jeune couple, Xavier Zeltner,
suisse, neveu du Chancelier avec Rosalie de Lugano, une étrangère. Respectant
les règles théâtrales pluriséculaires, il flanque les deux amoureux de deux
confidents insipides, respectivement, Brunner pour Zeltner, Elise pour Rosalie.
Le quatuor ainsi formé est à la fois jeune, libre. Il symbolise le courant
pro-français pour lequel se bat ouvertement l'auteur. L'histoire n'est en rien
originale, illustrant les aléas des relations avunculaires et les conflits
générationnels. Le chancelier Zeltner, demande à Rosalie de renoncer par amour
à son neveu (6). Il estime qu'elle ne
lui convient pas d'autant qu'elle l'empêche de contracter une union conforme à
son rang et désirée par celui qui fait office de pater familias. Avec l’orchestration du drame au sens étymologique
du terme, deux actions progressent, le plan privé et la sphère publique
s’entrecroisent et se répondent comme une composition musicale.
Le lien entre les
deux intrigues est Xavier Zeltner, trait d’union entre les groupes
d’opposition, dans la confrontation politique, idéologique : « Sois
fidèle à notre cause et à celle de ton cœur (7) ». La distribution procède
souvent par couples. Le rapport amoureux est représenté par Xavier et Rosalie,
dans la perspective d’un hymen. Le rapport avunculaire de Xavier Zeltner et du
Chancelier reflète une division familiale, privée et une opposition politique,
publique : « Il croit sauver
L’idée de la
nation helvétique est représentée dans cette pièce à thèse où la démonstration
est faite de la nécessité de la rupture avec l’Ancien Régime par l’action,
Pierre Ochs fait
dialoguer l’espace rhénan, frontalier avec celui des cantons helvétiques et
celui de
Son projet
dramatique est emblématique d’une synthèse originale de la culture européenne,
de la politique française. Le sentiment national des personnages n’entre pas en
conflit avec le cosmopolitisme. L’idée d’Europe et celle d’Etat-nation font bon
ménage.
Zeltner ou la
prise de Soleure
Schéma actantiel
Destinateurs : Eros, plan privé/Nation,
plan public
Destinataires : Soleuriens et peuple
helvéltique
Sujets : Xavier
Objets : Rosalie/Egalité-Liberté
Adjuvants : Brunner, Elise, Oberlin, Hammer,
Brunner de Bastal, Schauenburg
Opposants : Chancelier Zeltner, membres du
Conseil, Secret (petit et grand), geôlier
2°- « Réconciliez vous, et que ces couleurs
soient le signe de votre rapprochement (9)»
Pierre Ochs
réécrit sous un biais théâtral l'histoire de
Si la pièce
repose fondamentalement sur des dualités complémentaires, un système ternaire
peut aussi l’expliciter. Entre les deux groupes, ayant chacun comme directeurs
les deux membres de la famille Zeltner, l’ancien du côté de la tradition, et le
jeune du côté de
Le dénouement est
placé sous le signe du bonheur au plan privé et public. Zeltner et Rosalie se
marient avec la bénédiction du chancelier. Le deus ex machina, en la personne de Schauenbourg correspond à
Les dernières
phrases du drame jouent sur la chronologie, enjoignant le refus du passé,
expérimentant le présent et envisageant un avenir faisant table rase du passé,
parfaite illustration du substantif « révolution ». Le futur humain
est placé sous le signe des droits de l'homme, de l'égalité et du bonheur, à
construire à l'image de la patrie française que Pierre Ochs admire et appelle
de ses vœux : « Citoyens de tous les partis et de toutes les nuances
d'opinions, imitez ces Amants et plongez le passé dans un profond oubli. C'est
ainsi que vous saurez profiter du présent, pour embellir l'avenir. Hâte-vous de
fonder et de consolider l'édifice d'un bonheur, auquel tous désormais auront un
droit égal (16). ». Il n’est pas indifférent qu’Ochs achève dans une veine
unanimiste, fondée sur un double mouvement, la rupture avec l’Ancien Régime et
la mise en œuvre des principes révolutionnaires. Après avoir décrit les
divisions à l’intérieur du peuple helvétique, il conclut sur une conciliation
(plus ou moins sincère) selon les personnages signalant les échanges européens par
le biais de l’influence française, autour des valeurs communes de
3° - « O ciel ! veille sur ma Patrie et sur
les jours de mon amant (17) »
Une réflexion sur
la dynamique des espaces qui s’entrecroisent dans la pièce, que Pierre Ochs
stratégiquement oppose, alterne, est instructive, déployée entre la sphère
publique et la sphère privée.
L’espace scénique
correspond à Soleure. L’Europe est personnifiée par Rosalie, l’amante de Xavier
Zeltner dont la personnalité est présentée comme une synthèse des
caractéristiques féminines des nations européennes. Le chancelier la perçoit
comme représentante des défauts inhérents aux nations rivales de la
confédération helvétique : « une intrigante qui joint à la coquetterie
françoise (sic) la perfidie
italienne ». En revanche, Brunner, le confident et ami de son amant la
voit positivement : « J’ai reconnu en elle l’âme brûlante d’une
Italienne, l’amabilité d’une Françoise et la solidité de caractère d’une
Allemande (18) ». Rosalie constitue l’allégorie du patriotisme ainsi que
la personnification de l’Europe. Elle renonce par devoir à son amour, et
traverse les lignes pour sauver son amant emprisonné. Elle symbolise l’Europe
de la révolution en marche. L’espace dramaturgique nous renseigne sur cette
dernière. Pierre Ochs fait alors éclater les limites de la scène. Dans cet
espace absent, les interactions entre l’espace prochain (les différents
édifices et quartiers de la cité soleurienne et l’espace lointain, les
monarchies, les Empires, les Etats européens), expriment la nature du conflit
dramatique. La configuration spatiale, alternant espaces clos, les appartements
de Xavier et Rosalie, la prison et les lieux ouverts, le camp du général
français, éclaire l’action dramatique par une opposition et lui permet
d’avancer. La dynamique spatiale révèle une utilisation métaphorique des
lieux par une mise en abyme : au théâtre de chambre répond le théâtre
du monde, les stratégies intimes, les opérations militaires mêlées. Ochs
enchâsse à l’intérieur de sa pièce une enclave, la guerre européenne qui a un
incident sur le développement temporel de la pièce. Elle contient avant terme
l’histoire à venir. Les cantons, les autres villes tombent et cela sera bientôt
le cas de Soleure, comme l’indique par ailleurs le titre même de la pièce.
Le traitement
multiforme de l’espace dans cette œuvre dramatique permet en réalité de dresser
une cartographie de l’Europe des nations à l’œuvre et montre l’influence de
A ce point de
notre argumentation, cette pièce apparaît toujours digne d’intérêt car réalisée
à une période charnière, elle se fait l’écho des préoccupations idéologiques du
tournant de l’histoire contemporaine. Elle apporte un éclairage sur les
distorsions entre la révolution rêvée, l’idéologie politique, par
l’intermédiaire de la plume littéraire et théâtrale de Pierre Ochs et la
réalité de l’application politique et la création de la nation, par le biais
législatif et historique. Cet ouvrage dramatique montre nettement l’évolution
en permanence du discours théâtral.
NOTES :
(1) Pierre Ochs
naît à Nantes en 1752 et meurt à Bâle en 1821. Fils d'Albrecht Ochs, il a des
responsabilités politiques importantes à Bâle. En effet, il est successivement
en 1780 juge au tribunal de la ville, secrétaire du Conseil deux ans plus tard.
Il est plusieurs fois député à
(2) Les archives
privées de la famille His sont consultables aux archives municipales de la
ville de Bâle.
(3) P. Ochs, Zeltner ou
(4) P. Ochs, Zeltner , op. cit., Acte II, Scène 1, p.
36.
(5) Au sens où
Colette Beaune parle de la naissance de la nation France dès le Moyen-Age.
(6) P. Ochs, Zeltner, op. cit., Acte I, Scène 10, p.
21.
(7) P. Ochs, Zeltner, op. cit, Acte II, scène 7, p.
53.
(8) P. Ochs, Zeltner, op. cit, Acte I, scène 3, p.
17.
(9) P. Ochs, Zeltner, op. cit., Acte III, scène 3, p.
67.
(10) P. Ochs, Zeltner, op. cit., Acte I, Scène 6, p. 28.
(11) P. Ochs, Zeltner, op. cit., Acte I, Scène 4, p.
21.
(12) Ibidem.
(13) Ibidem.
(14) P. Ochs, Zeltner, op. cit., Acte I, Scène 4, p.
23.
(15) P. Ochs, Zeltner op. cit., Acte I, Scène 1, p.
12.
(16) P. Ochs, Zeltner, op. cit., Acte I, scène 2, p.
13.
(17) P. Ochs, Zeltner, op. cit., Acte II, scène 3, p.
62.
(18) P. Ochs, Zeltner,
op. cit., p. 86.
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