Comme bien souvent, le champ de l’actualité a rejoint le champ culturel et universitaire. C’est ainsi qu’il est question d’identité européenne dans Le Théâtre des idées, recueil des entretiens menés par Nicolas Truong au festival d’Avignon, de 2004 à 2007 (1), que nos dramaturges et gens de théâtre belges se sont récemment lancés dans une lecture fleuve de la constitution européenne en vers (2) et qu’a été organisée à l’Université Catholique de Louvain le 6 décembre 2008 une journée de colloque très joliment intitulée : « Théâtre européen : la scène du doute ? ». En présence de chercheurs et de dramaturges européens (Enzo Cormann (F), Marianne Van Kerkhoven (B), Jan Hyvnar (Rép. Tchèque), Jacques Delcuvellerie (B)…(3)), les quatre questions abordées lors de cette journée furent : en tant que scène publique, le théâtre constitue-t-il un espace de représentation commune pour les Européens ? En tant que lieu de pensée, le théâtre permet-il d'affronter les crises de la raison ? En tant que genre, le théâtre conserve-t-il une spécificité dans l'univers du spectacle ? En tant que pratique et qu'institution, le théâtre peut-il devenir un enjeu des politiques européennes ? Si les questions étaient plus que pertinentes – notamment sur la spécificité théâtrale -, on voit bien qu’elles n’abordaient pas, de front, la question d’une identité commune à un théâtre européen.

Notre projet n’est pas, bien sûr, de partir à la recherche d’une utopique « identité » du théâtre européen, mais bien de dessiner une cartographie forcément partielle des théâtres européens, de leurs questionnements singuliers, de leurs influences, de leur circulation, des dialogues qu’ils tissent avec des territoires, des cultures, des politiques et des histoires complexes.

S’il n’existe sans doute pas d’identité européenne en tant qu’ensemble clos de caractéristiques entièrement déterminées, nous pensons que toute identité est une dynamique, un processus incessant de construction et déconstruction à la croisée d’influences diverses. Dans cette optique, les diverses écritures et pratiques de la scène qui s’inventent chaque jour en Europe permettent d’interroger nos particularités nationales comme notre Histoire commune, de remettre en mouvement nos visions du singulier et du collectif, bref de multiplier nos perspectives sur l’identité, le territoire, le politique.

Afin de questionner par le biais de ses scènes le creuset d’histoires, d’inventions, de plaies et de débats qu’est l’Europe, quatre axes de réflexion nous paraissaient indispensables :

 1°- Valeur et richesse des échanges européens : tant au niveau des circuits culturels qu’à celui des influences des dramaturgies entre elles, comment s’opèrent les échanges, dans quelles perspectives et autour de quelles valeurs communes ou non, dans quels buts ?

2°- Des projets théâtraux ancrés dans une culture singulière : comment des textes, mises en scène, chorégraphies, scénographies ancrés dans un contexte culturel spécifique dressent-ils un état des lieux des particularités nationales européennes, des enthousiasmes et des obstacles face à l’invention d’un devenir commun ? Ainsi, par exemple, Pier Paolo Pasolini et Heiner Müller ont tous deux, de manière dissemblable, interrogé l’idéal communiste, le premier depuis une Italie aux mains des Chrétiens-démocrates, le second depuis ce qui était alors la RDA. Au-delà de ces deux cas particuliers, de nombreux auteurs abordant leur histoire nationale et les rapports des peuples aux utopies sont conduits, de facto, à toucher aux questions européennes.

3°- L’Europe et ses « autres » : Comment des traditions spectaculaires européennes se sont-elles approprié (ou ont-elles résisté à) des formes d’arts vivants venus d’ailleurs (Russie, Extrême-Orient, music-hall) ? Avec quels déplacements et enrichissements, pour quels résultats ?

4°- L’Europe comme thème de représentation : Les scènes européennes prennent-elles directement en charge la représentation de l’Europe, le questionnement de sa construction ? Comment un spectacle peut-il (re)configurer les débats et tensions travaillant l’espace européen ? Peut-on envisager que les arts vivants jouent un rôle dans la construction d’un espace commun ?

Les réponses que nous avons reçues à notre appel montrent combien les visions globalisantes d’une culture européenne sont encore rares aujourd’hui.

Pourtant nous avons la chance de pouvoir envisager (construire ?) une culture dont la caractéristique première serait justement la pluri-culturalité et la mixité. De faire prévaloir, ainsi que la définit Edouard Glissant (4), l’ « identité-relation » sur l’identité nationale. Saurons-nous en profiter ?

 

 

NOTES :

 

(1) Nicolas Truong, Le Théâtres des idées, Flammarion, Paris, 2008.

 

(2) Présentation du projet sur : http://www.constitutioneuropeenneenvers.com

 

(3) Programme complet sur : http://www.thea.ucl.ac.be/recherche/Europeprogramme.html

 

(4) Edouard GLISSANT et Alexandre LEUPIN, Les Entretiens de Bâton Rouge, Gallimard, Paris, 2009.