Editorial # 1 : « Existe-t-il un théâtre européen ? »
Par La rédaction, dans La Revue -# 29 - Fil RSS
L’identité européenne semble être un concept très prisé ces temps-ci, premièrement parce que, même si la construction européenne va bon train aux niveaux économiques et administratifs, l’Europe peine à se faire reconnaître comme entité cohérente par ses citoyens (voir le succès des groupes politiques « anti-Europe » aux dernières élections européennes), deuxièmement parce qu’elle s’agrandit, vers les pays de l’ex-bloc de l’Est et la Turquie notamment. Or cet agrandissement pose une question que certains trouvent essentielle : avons-nous une identité commune avec des pays n’ayant pas les mêmes langues, les mêmes croyances religieuses, le même passé historique que nous ? Cette interrogation témoigne, constatons-le au passage, d’une vision très ethno-centrée de l’Europe.
Comme bien
souvent, le champ de l’actualité a rejoint le champ culturel et universitaire.
C’est ainsi qu’il est question d’identité européenne dans Le Théâtre des idées, recueil des entretiens menés par Nicolas
Truong au festival d’Avignon, de 2004 à 2007 (1), que nos dramaturges et gens
de théâtre belges se sont récemment lancés dans une lecture fleuve de la
constitution européenne en vers (2) et qu’a été organisée à l’Université
Catholique de Louvain le 6 décembre 2008 une journée de colloque très joliment
intitulée : « Théâtre européen : la scène du doute ? ». En présence de
chercheurs et de dramaturges européens (Enzo Cormann (F), Marianne Van
Kerkhoven (B), Jan Hyvnar (Rép. Tchèque), Jacques Delcuvellerie (B)…(3)), les
quatre questions abordées lors de cette journée furent : en tant que scène publique, le théâtre
constitue-t-il un espace de représentation commune pour les Européens ? En tant
que lieu de pensée, le théâtre permet-il d'affronter les crises de la raison ?
En tant que genre, le théâtre conserve-t-il une spécificité dans l'univers du
spectacle ? En tant que pratique et qu'institution, le théâtre peut-il devenir
un enjeu des politiques européennes ? Si les questions étaient plus que
pertinentes – notamment sur la spécificité théâtrale -, on voit bien qu’elles
n’abordaient pas, de front, la question d’une identité commune à un théâtre
européen.
Notre projet n’est pas, bien sûr, de partir à la recherche d’une
utopique « identité » du théâtre européen, mais bien de dessiner une
cartographie forcément partielle des théâtres européens, de leurs
questionnements singuliers, de leurs influences, de leur circulation, des
dialogues qu’ils tissent avec des territoires, des cultures, des politiques et des
histoires complexes.
S’il n’existe sans doute pas d’identité européenne en tant qu’ensemble
clos de caractéristiques entièrement déterminées, nous pensons que toute
identité est une dynamique, un processus incessant de construction et
déconstruction à la croisée d’influences diverses. Dans cette optique, les
diverses écritures et pratiques de la scène qui s’inventent chaque jour en
Europe permettent d’interroger nos particularités nationales comme notre
Histoire commune, de remettre en mouvement nos visions du singulier et du
collectif, bref de multiplier nos perspectives sur l’identité, le territoire,
le politique.
Afin de questionner par le biais de ses scènes le creuset d’histoires,
d’inventions, de plaies et de débats qu’est l’Europe, quatre axes de réflexion nous
paraissaient indispensables :
1°- Valeur et richesse des échanges européens : tant au
niveau des circuits culturels qu’à celui des influences des dramaturgies entre
elles, comment s’opèrent les échanges, dans quelles perspectives et autour de
quelles valeurs communes ou non, dans quels buts ?
2°- Des projets théâtraux ancrés dans une culture singulière : comment des textes, mises en scène, chorégraphies, scénographies ancrés
dans un contexte culturel spécifique dressent-ils un état des lieux des
particularités nationales européennes, des enthousiasmes et des obstacles face
à l’invention d’un devenir commun ? Ainsi, par exemple, Pier Paolo
Pasolini et Heiner Müller ont tous deux, de manière dissemblable, interrogé
l’idéal communiste, le premier depuis une Italie aux mains des Chrétiens-démocrates,
le second depuis ce qui était alors
3°- L’Europe
et ses « autres » : Comment des traditions
spectaculaires européennes se sont-elles approprié (ou ont-elles résisté à) des
formes d’arts vivants venus d’ailleurs (Russie, Extrême-Orient,
music-hall) ? Avec quels déplacements et enrichissements, pour quels
résultats ?
4°- L’Europe
comme thème de représentation : Les scènes européennes
prennent-elles directement en charge la représentation de l’Europe, le
questionnement de sa construction ? Comment un spectacle peut-il (re)configurer
les débats et tensions travaillant l’espace européen ? Peut-on envisager
que les arts vivants jouent un rôle dans la construction d’un espace
commun ?
Les réponses que nous avons reçues à notre appel montrent combien les
visions globalisantes d’une culture européenne sont encore rares aujourd’hui.
Pourtant nous avons la chance de pouvoir envisager (construire ?) une
culture dont la caractéristique première serait justement la pluri-culturalité
et la mixité. De faire prévaloir, ainsi que la définit Edouard Glissant (4),
l’ « identité-relation » sur l’identité nationale. Saurons-nous
en profiter ?
NOTES :
(1) Nicolas
Truong, Le Théâtres des idées,
Flammarion, Paris, 2008.
(2) Présentation
du projet sur : http://www.constitutioneuropeenneenvers.com
(3) Programme
complet sur : http://www.thea.ucl.ac.be/recherche/Europeprogramme.html
(4) Edouard
GLISSANT et Alexandre LEUPIN, Les
Entretiens de Bâton Rouge, Gallimard, Paris, 2009.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire