«La rage turque, c’est sans doute la même que la rage bretonne»: entretien avec Xavier Queipo du Collectif des poètes bruxellois à propos de la 'Constitution européenne en vers'
Par La rédaction, dans La Revue -# 49 - Fil RSS
Originaire de Galicie et biologiste de formation, Xavier Queipo s’est installé il y a vingt ans à Bruxelles pour
travailler à
Scènes
contemporaines :
Le projet de
Xavier Queipo : Il est traditionnel
dans les pays anglo-saxons (et par mimétisme en Hollande, dans le nord de
Une fois le collectif créé, nous nous sommes produits dans de
petits projets. Nous avons par exemple participé au projet « Les morts de
la rue (2) », une cérémonie de
funérailles organisée par la ville de Bruxelles pour les gens sans domicile fixe
décédés pendant l’année. On y lit des données relatives aux personnes
disparues : comment elles sont mortes, leur âge, leur origine ethnique. On
a fait une litanie, pour tous ces gens.
Et comment est née,
au sein du collectif, l’idée de rédiger une constitution européenne en
vers ?
X.P. : C’était au moment où l’on
vivait une double crise : crise gouvernementale belge, et crise
européenne, avec l’Irlande et
Par rapport à votre
histoire personnelle, qu’est-ce qui vous a poussé à aborder l’Europe dans votre
projet artistique ?
X.P. : Je viens d’une petite région,
dans un coin de l’Europe, dans un coin de l’Espagne [
Vous voyez donc
l’Europe comme une mosaïque, plus que comme une entité unique ?
X. Q. : Je vois l’évolution
de l’Europe comme un écosystème compliqué, avec beaucoup d’expressions
différentes, au niveau de la langue, de l’idéologie… un écosystème qui est
toujours en équilibre instable, mais qui demeure tout de même en équilibre.
L’histoire de l’Europe a été secouée par deux guerres mondiales, avec de la
haine entre des communautés, et pour la première fois, nous avons vécu
cinquante ans de paix. Nous sommes très privilégiés au niveau mondial, avec cet
espace de liberté potentiel (je dis bien « potentiel »).
Justement, dans
l’article 14 que vous consacrez aux membres de la « Constitution
européenne », vous faites référence à des mythes passés et à venir
(espagnols, allemands, anglais, français, de l’Antiquité à la figure de Godot).
D’après vous, peut-on parler d’une « identité » européenne
commune ?
X.Q. : Oui. Il y a plusieurs
identités d’origine, mais en principe on vient tous d’un tronc commun. Je ne
suis pas un grand connaisseur de l’histoire ancienne, préhistorique et antique,
mais je crois qu’on vient tous des mêmes ancêtres. Cela se sent au niveau des
références et des échanges culturels. Il y a des mythes fondateurs identiques à
travers toute l’Europe : celui de la fontaine de jouvence, ou celui du
retour au pays natal, par exemple. Ces mythes fondateurs ne sont pas seulement
chrétiens : ils ont en commun le monothéisme. L’Ancien Testament est au
croisement des trois grandes religions monothéistes, avec les fragments de
littérature traditionnelle qu’il contient, et ça, c’est déjà très important.
Et puis, on partage énormément de choses avec la moitié orientale
de l’Europe – Grecs, Hongrois, Bulgares, etc. De la même façon, les Turcs
partagent beaucoup de choses avec les Grecs – il y a eu des moments de flux et
de reflux, avec le panhellénisme, l’Empire romain d’Orient, l’importance de
Constantinople, l’Empire byzantin… Et regardez aussi la conception de la
famille, il n’y a pas de grande différence entre les familles turque, grecque
ou espagnole.
Il me semble aussi important de souligner que l’
« identité » européenne s’est construite dans un lien étroit avec
l’Orient : d’abord avec les voies de commerce mises en place par l’Empire
romain, puis avec les croisades. On en connait les massacres, les guerres, mais
elles ont aussi donné lieu à beaucoup d’échanges : c’est comme ça que furent
découvertes la poésie persane et d’autres manifestations culturelles de
l’Orient. Il y a également les grands voyages, par exemple ceux de Marco Polo,
ou ceux des Jésuites portugais jusqu’au Tibet.
L’Europe, c’est un petit accident de l’Asie, une petite péninsule
comparée à l’Asie, et dans la continuité de cette dernière.
Mais que devient
cette identité plurielle ? On peut lire sur le site Internet du
collectif des poètes bruxellois que le projet d’une constitution européenne en
vers est « bien plus que la
réinterprétation frivole d’un fiasco politique ». D’après vous,
l’Europe politique est donc un pur fiasco ? Quels aspects du projet
européen vous semblent contrevenir à ce constat?
X. Q. : Pour moi, il y a un état
d’esprit qui correspond au traité de Maastricht. A cette époque-là, en 1992,
régnaient des idées sur l’Europe des régions, l’Europe des citoyens… Tout cela
a vraiment ralenti avec le traité de Nice et les marchandages entre Etats
membres concernant les votes, les postes au parlement, etc. Et l’idée d’Europe
des citoyens a été reléguée aux oubliettes – c’est du moins l’impression que
nous avons, et que beaucoup de gens ont exprimée. Cela est probablement dû à
l’élargissement trop rapide. Je n’ai rien contre l’élargissement, mais il
aurait dû se faire par étapes. On est passés en très peu de temps de 12 Etats
membres en 1986, à 15 en 1995, 25 en 2004 et 27 en 2007.
Une perception qui
est encore amplifiée par la communication des gouvernements nationaux, qui
affirment que « c’est exigé par
l’Europe » quand il s’agit de faire passer une décision impopulaire…
X. Q. : Oui, c’est typique.
Mais Bruxelles ne décide rien ; Bruxelles propose. Les lois sont votées
par le Conseil, donc si les représentants étatiques n’en veulent pas, ils
peuvent dire non. Le droit qu’a
Il y a aussi le
fait que l’Europe s’est détournée de plus en plus de sa dimension humaine au
profit d’un intérêt très prononcé pour le domaine économique…
X. Q. : Effectivement, nous sommes
passés à un libéralisme économique, mais, au-delà de ça, je pense que la crise
actuelle pourrait faire réfléchir les politiques sur la nécessité de se
réorienter vers plus de politique et moins d’économique en Europe.
A propos,
maintenant, du rôle du poète ou de l’artiste dans ce vaste projet européen, et
plus généralement dans l’espace social, nous aimons beaucoup la phrase de
Francis Danemark : « Les poètes
sont des feux-follets : ils n’éclairent rien mais rappellent que la
lumière existe. » Que pensez-vous du rôle des intellectuels et des
artistes dans la société actuelle ?
X. Q. : En général, le rôle des
intellectuels – qui sont aujourd’hui un peu endormis – est toujours de dire, de
montrer, de donner à entendre des choses qui sont un peu cachées, ou qui sont
là mais auxquelles le pouvoir ne s’intéresse pas. Le rôle des artistes, c’est
de ressentir toutes ces choses : les impulsions, les injustices, les idées
émergentes. Et de produire des idées, évidemment, en les laissant circuler. La
libre circulation des idées, c’est quelque chose de capital, c’est le plus
important pour l’évolution d’une société. Il y a des idées salvatrices, il faut
qu’elles circulent. Et dans ce sens-là,
Ce qui est très intéressant dans ce texte, c’est que les
coordinateurs ont donné aux poètes une très grande liberté pour copier-coller,
juxtaposer les idées. Regardez le préambule de notre constitution, par exemple,
il a été construit comme ça : chaque auteur écrit une strophe, et les
autres complètent, réinterprètent… Avec le collectif, nous avons écrit les
articles, et donné à des poètes extérieurs la possibilité de les réinterpréter,
ou d’écrire des choses nouvelles. Et c’est pour ça que de temps en temps, on a
des ajouts « bis », « ter », qui font suite à un même
article. Cinquante-deux personnes, de cultures différentes même si elles ont
des points communs, font circuler librement les idées pour montrer quelles sont
leurs vraies préoccupations. On pourrait dire qu’elles ne sont pas
représentatives ; ce sont des gens lettrés, ils ne représentent pas la
totalité.
Pensez-vous qu’ils
voient des choses que les autres ne voient pas ?
X. Q. : Pas nécessairement. Ils ont
simplement un équipement intellectuel pour analyser la réalité de façon
différente. Il y aussi la sagesse populaire, c’est le résultat de beaucoup
d’années de connaissance et de vie pratique, mais la pratique analytique est
propre à un certain groupe qui a la possibilité de le faire.
Il y a aussi une
question de temporalité, de temps tout simplement. Les gens sont pris dans la
vie quotidienne, travaillent, etc. Rien que le fait de pouvoir nous rencontrer
dans un café pour discuter de l’Europe, c’est privilégié.
X. Q. : C’est la fonction
des intellectuels. Etre porte-parole pour ceux qui n’ont pas le temps.
Vous pensez
particulièrement aux écrivains, aux littéraires en disant cela ?
X. Q. : Non, aux intellectuels en
général, artistes comme scientifiques d’ailleurs. Parmi toutes les activités
artistiques, la littérature est la moins chère, celle qui ne coûte presque
rien. Mais on a presque l’obligation d’innover, de développer ce que l’on a
déjà acquis. Il faut créer de nouvelles structures, expérimenter, et aussi
faire s’évanouir les frontières entre les lettres et les sciences. Les
littéraires font comme les scientifiques : expérimenter, chercher,
innover. L’innovation, en mathématiques, est assez semblable à celle que l’on
cherche en écriture. Par exemple, j’ai écrit un poème intitulé L’arbre du temps. C’est un texte
scientifique sur différents types de temps, avec beaucoup de notes de bas de
page. A sa suite, j’ai écrit un glossaire de trois mots, avec des définitions
poétiques et corolaires.
La constitution
européenne en vers a été lue en public à Bruxelles et à Prague, et sera bientôt
présentée à Barcelone, Edimbourg, Rotterdam et Paris. Que représentent ces
lectures publiques pour vous ?
X. Q. : En public, on a la
possibilité, sans trop théâtraliser, mais avec la déclamation, de faire passer
un sentiment qui appuie les mots. On lit chacun dans notre langue maternelle.
Cela donne la possibilité d’élargir le texte avec des émotions qui
n’apparaissent pas telles quelles à la lecture. Personne ne peut tout
comprendre, mais il y a l’émotion, quelque chose qu’ont en commun tous les
Européens. La façon d’avoir la rage… La rage turque, c’est sans doute la même
que la rage bretonne. Il y a aussi le fait aussi que les poètes partagent la tribune :
cela crée un sentiment de solidarité très fort, un rapprochement. On établit un
réseau, des liens, des projets.
Ceci nous amène à
notre dernière question : si vous deviez nous faire découvrir un collègue
artiste européen, qui serait-il ? Pourriez-vous nous présenter quelqu’un
que l’on ne connaitrait pas, et que l’on devrait découvrir ?
X. Q. : Louise Rosengreen, une jeune
Danoise, et l’une des cinquante-deux poètes à avoir participé à la rédaction de
la constitution européenne en vers. Les textes qu’elle a écrits sont d’une
profondeur philosophiques et d’une beauté formidables. C’est une personne très
timide, mais très douée pour la littérature.
Propos recueillis
par Céline De Potter et Aline Wiame.
NOTES :
(1) La
Constitution européenne en vers a fait l’objet d’une publication en anglais, en
néerlandais ou en français aux éditions Passaporta en 2009. Elle est néanmoins
consultable dans l’intégralité de sa version multilingue sur le site :
www.constitutioneuropeenneenvers.com, onglet « VO ».
(2) Plus d’informations sur la page du collectif
« Les morts de la rue » : http://www.mortsdelarue.org/index.html
et sur celle de sa branche bruxelloise (qui n’est plus mise à jour depuis
2005) : http://homepage.mac.com/babelleir/dossier.du.front/collectif_morts_de_la_rue.html
Encadré :
La traduction pour la libre
circulation des idées : un défi face aux droits d’auteur
La défense de la
libre circulation des idées à travers l’Europe passe aussi, pour Xavier Queipo,
par la traduction d’œuvres littéraires importantes, afin que chacun puisse
s’approprier dans sa propre langue la force des textes qui comptent dans notre
histoire commune. Ainsi, Xavier Queipo
a-t-il traduit (entre autres) des ouvrages de Joseph Conrad, Amin Maalouf,
Hervé Guibert ou encore James Joyce dans sa langue natale, le galicien. Un
engagement qui peut devenir une gageure face au dédale juridique qu’impose
aujourd’hui le régime des droits d’auteurs.
Scènes
contemporaines :
En plus de votre
activité d’écrivain, vous êtes l’auteur de plusieurs traductions littéraires
vers votre langue natale, le galicien. Quel sens donnez-vous à cette
démarche ?
X. Q. : Pour la culture galicienne qui
est la mienne, il est important de s’ouvrir à la connaissance des grands
auteurs, et ce dans la langue de réception. La langue, ce n’est pas que
l’héritage de nos ancêtres, c’est, comme je l’ai déjà dit, une façon de voir le
monde. Je suis convaincu que le problème de l’Espagne réside dans la
non-reconnaissance des quatre langues puissantes qui y coexistent. Pourtant, au
niveau de la création, elles permettent de faire des choses tout à fait
différentes. Dans les années 1980, on a commencé à traduire des auteurs
étrangers en galicien – c’était très rare avant, même si aujourd’hui ces
traductions sont à la mode. Pourquoi ne pas faire toute sa vie dans sa propre
langue ? Même si on connaît les autres langues, la langue maternelle
permet d’assimiler les choses beaucoup plus facilement, de les intégrer à son
univers.
Quelles sont les
motivations qui ont guidé le choix des auteurs que vous avez traduit ?
X. Q. : Cela dépend. J’ai par exemple
traduit Hervé Guibert sur la question sexuelle, au moment où il y avait une
polémique à propos du SIDA dans les années 1980. Beaucoup de gens mouraient,
dont certains de mes amis. C’était pour moi un acte de résistance politique.
Quant à Maalouf, c’est un ami éditeur qui m’a dit : « On va traduire ses livres en galicien. » J’ai lu ses livres, Les Croisades vues par les Arabes, Léon l’Africain, Samarcande…
ce sont des ouvrages fantastiques. J’ai
rencontré Amin Maalouf à deux reprises, c’est un homme très intéressant, très
intelligent. J’ai traduit récemment aussi David Forster Wallace, cet écrivain
américain qui s’est suicidé en 2008. J’ai traduit quelques fragments de Brief Interviews with Hideous Men. On a beaucoup parlé de sa mort, car
elle évoquait celle de Kurt Cobain : ils étaient de la même génération,
tous les deux très doués.
Vous vous êtes
également attaqué à un monument – dans tous les sens du terme – de la littérature
européenne du siècle dernier, avec l’Ulysse
de James Joyce…
X. Q. : Concernant Joyce, c’est une
histoire tout à fait différente. En 1936, peu après la sortie d’Ulysse et avant que le livre soit
traduit en espagnol et dans d’autres langues, Ramon Otero Pedraio, un
intellectuel galicien, a traduit certains fragments de l’œuvre. Il est devenu
très célèbre sous le régime franquiste, parce qu’il représentait la résistance
culturelle intérieure. Il a été quelques fois censuré, mais est demeuré la
figure centrale de la littérature
galicienne ; on l’appelle « le patriarche ». Il lisait en
anglais et en français, et s’attachait à amener la culture européenne en
Galicie. Il y avait donc sa traduction partielle de certains textes de Joyce.
Un jour, un éditeur galicien a donné une conférence à Bruxelles, à
laquelle j’assistais. Pendant le repas qui a suivi, il nous a dit, à un
interprète de la commission (galicien lui aussi) et à moi, que cette première
traduction était un matériau à continuer, qu’il fallait traduire tout Ulysse, même si c’était beaucoup. Je
n’avais pas lu le livre en entier. Nous l’avons acheté en anglais, pour voir si
nous étions capables de le traduire. Et nous avons dit oui, mais aidés d’une
troisième personne, une traductrice spécialisée. Chaque semaine, nous
traduisions quelques pages, nous en discutions, puis nous les envoyions à cette
traductrice. Nous avons passé deux ans et demi sur ce travail, que nous
voulions très professionnel, très systématique. Nous avons terminé en 2006,
mais notre version n’a jamais été publiée, car les descendants de Joyce ont eu
un problème avec un éditeur espagnol, et n’acceptent plus aucune traduction
venant d’Espagne. Alors le texte était là, et nous nous sommes dit que nous
devions faire quelque chose de ce travail : publier un extrait, avec un
petit texte explicatif, ou alors une édition pirate. Comme écrivain, je suis en
faveur des droits d’auteur, mais pas pendant 70 ans, c’est de la folie, il y a
plusieurs générations qui passent sur ce temps-là.
Propos recueillis par Céline De Potter et Aline Wiame.
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