Claude Régy et François Tanguy, artisans d’un théâtre apolitiquement politique
Par Elise Van Haesebroeck, dans La Revue -# 100 - Fil RSS
« Le
politique ne peut apparaître au théâtre que de façon indirecte, sous un angle
oblique. Le politique acquiert de l’importance au théâtre uniquement à cette
condition précise que l’on ne peut en aucun cas le traduire ou le retraduire
dans la logique, la syntaxe et la terminologie du discours politique en usage
dans la réalité sociale. Cette constatation nous mène directement vers une
formule paradoxale, en apparence seulement, à savoir que l’on doit penser
le politique non pas comme représentation, mais comme irruption du politique. »
Hans–Thies Lehmann, « Sarah Kane, Heiner Müller : approche d’un théâtre
politique » in Danan, J., Ryngaert, J.–P.,
Ecritures dramatiques contemporaines (1980-2000) -
L’avenir d’une crise, Etudes Théâtrales, n° 24–25, Louvain-la-Neuve, 2002, p. 162–163.
Pensé comme « irruption du politique », le théâtre politique contemporain est un
contre–modèle au réalisme politique qui, à partir d’un maillage implacable
d’images et de discours, impose une représentation unique qu’il prétend être la
seule version possible du monde. Ceux qui contestent les
« vérités » de ce réalisme politique sont taxés d’immaturité et de
fantaisie. Résistant à ce dogmatisme politique, l’esthétique affirme que le
monde n’existe pas en dehors des représentations qu’on en a et qu’il y a, dès
lors, autant de mondes que de visions du monde. Démultiplier les angles,
réaliser des contrechamps : le combat est aujourd’hui esthétique.
Face à la conscience du manque du politique
– le politique non comme dogme mais comme « agir ensemble » –, Claude
Régy et François Tanguy se détournent de ce qui est directement ou
explicitement politique pour bâtir un théâtre métaphysique et subversif. A partir
de l’analyse des dernières créations de C. Régy[1] et
de F. Tanguy[2],
l’objet de mon article sera alors de montrer comment ces deux metteurs en scène
font « irruption »
dans le politique en inventant des contre–modèles au logos[3],
en explorant le glissement de l’espace du dialogisme, en tentant de réinventer
la philia à travers la convocation
d’une assemblée de distincts. En articulant métaphysique et pensée subversive
du théâtre, ils essaient d’« amener chacun à renouveler lui–même sa sensation
du monde ».
Contre la faillite du
politique, faire entendre les failles du logos
Le
renouveau des formes contestataires ne masque pas le caractère bien souvent
consensuel que prennent aujourd’hui certaines dramaturgies combattantes et
résistantes. Combien font autre chose que constater de façon très générale la
décadence de la société ? Combien se réfugient dans ce que Dominique Baqué
nomme l’« infra-mince[4] »,
c'est–à–dire une posture souvent résistante mais rarement agissante ? On
peut ainsi observer que, dans les créations analysées, le pouvoir politique
existant n’est jamais attaqué frontalement. Il est simplement remis en question
par une pluralité d’espaces de résistance. Cette effervescence d’une multitude
d’espaces de résistance ne se fait-elle pas au détriment d’une tentative réelle
de s’attaquer au système en place ? Même si Deleuze définit l’art comme un
acte de résistance pure – « l’acte de résistance a deux faces, il est humain et c’est aussi l’acte de l’art[5] » – il
n’en demeure pas moins que, pour avoir une véritable identité politique, le
théâtre doit non seulement résister mais également proposer des contre–modèles.
Dans Eloge de la résistance à l’air du temps,
Daniel Bensaïd affirme que, dans la politique, « il
y a nécessairement une présentation – une manifestation dans tous les sens du
terme – et une pratique du conflit. On peut l’appeler mésentente, différend,
discorde, ou lutte tout simplement. Mais la politique a toujours à voir avec cette relation
conflictuelle. Son problème est de définir les lignes de front, les
protagonistes du conflit, leurs alliances possibles,
etc.[6] ».
Le théâtre contemporain, lui, ne parvient plus à nommer ses
adversaires et cela constitue un frein à sa portée politique. Conscients que la
résistance au consensus ne garantit plus le caractère subversif du théâtre,
C. Régy manifeste son désir de s’attaquer de façon plus frontale au
système en place et de sortir ainsi du théâtre de l’ « infra-mince[7] ». En
mettant en scène Homme sans but, il
fait lui aussi le choix d’un texte dont le contenu est plus clairement
politique. Nous pensons que le théâtre est l’hypostase de la littérature – la
littérature au sens de poésie – en ce qu’il en active ses
effets au présent et au seuil d’une communauté physique. Ainsi, lorsque J.–C. Bailly écrit que « le
sens est l’action de la littérature : emprunter ses mots à la tribu
et les lui rendre afin que, cessant d’être oublieuse, elle les entende et sache
les redire autrement, en une série de décalages et de ricochets infinis[8] », son
analyse résonne d’autant plus pour le théâtre politique contemporain. En effet,
l’enjeu politique du théâtre contemporain était annexé à sa capacité à
convoquer une assemblée de distincts. Or, pour qu’il y ait convocation, il faut
qu’il y ait parole et, pour qu’il y ait parole – quand
bien même, comme c’est le cas dans le Théâtre du Radeau, celle–ci serait
empêchée –, il faut que quelque chose soit dit et passe, quelque
chose qui jamais encore n’a été dit et n’est passé. Or, le partage de sens
entre la scène et la salle conditionne la profération d’une parole et constitue
ainsi le champ d’action du théâtre politique contemporain. Le passage de sens
entre la scène et un public rassemblé représente, nous dit
D. Guenoun, « le geste politique le plus pur, qui est
celui de l’exposition de la parole à l’espace public et de l’espace public à la
parole[9] ». Dans
les sociétés occidentales définies autour des notions d’originalité, de liberté
de choix et d’égalité devant la différence, la question du sens part à la
dérive. Chacun dessine sa géographie, sa cartographie, son espace intérieur.
Afin d’éviter les dérives individualistes de l’idéal d’authenticité, il paraît
donc nécessaire de s’appuyer sur des racines collectives, une mémoire commune,
une culture : un espace de sens commun, un horizon de signification
partagé. Il doit donc exister un lieu de langage commun avec l’autre sans quoi
aucun échange constitutif ne peut advenir. La nécessité
pour le théâtre de s’inscrire dans un horizon de sens collectif est donc un des
critères du politique. Cependant, le fait que le passage du sens appartienne
au champ d’action du théâtre politique contemporain n’induit en aucun cas de la
part de ses artisans une démarche de simplification du sens. Au contraire, les
metteurs en scène étudiés résistent au modèle majoritaire de simplification et
de vulgarité véhiculé par l’industrie du divertissement. Ainsi Deleuze décrit
ceux qui créent – les scientifiques, les philosophes ou les artistes – comme
ceux qui résistent « aux entraînements et aux vœux de
l’opinion courante[10] ». Or,
aujourd’hui, l’opinion courante désire un théâtre du divertissement, un théâtre
de la clarté au sein duquel on lui délivre des messages dépourvus de complexité
ou de contradiction. En réaction à ce courant de simplification qui conduit
inéluctablement à la faillite de la pensée, la fonction du théâtre politique
contemporain est la même que celle que Deleuze attribue à la philosophie dont
« la seule existence empêche la bêtise d’être aussi grande
qu’elle serait s’il n’y avait pas la philosophie[11] ».
Ainsi, la force politique du théâtre contemporain dépend de la capacité des
créations à résister aux modèles dominants de la clarté et de la simplification
afin de mettre en évidence ce qui relève de l’« insensé[12] », de l’inattendu, de l’inexpliqué
et de l’insondable. Lorsque F. Tanguy et C. Régy optent pour la non-clarté
contre la transparence, ils font le choix du politique contre l’apolitique. La
transparence se définit en effet, selon les termes de M. Revault
d’Allonnes, comme « le contraire de ce qui fait le
propre du politique, c'est–à–dire sa phénoménalité : le fait que la
politique se déploie et se déroule dans l’apparaître[13] ». Une
société régie sur le mode de la clarté et de la transparence défend donc une
idée du politique « profondément
antipolitique[14] ». Les créations des metteurs
en scène étudiés –dans lesquelles il n’y a ni mot d’ordre ni message
politique clair – sont emblématiques de la nécessité pour le théâtre
d’empêcher les individus de se simplifier. Elles sont politiques parce qu’elles
tentent de retrouver comment le sens peut passer entre les hommes. Le théâtre
politique contemporain n’est donc pas un théâtre ouvertement politique mais un
théâtre qui permet l’accouchement de la politicité chez chaque spectateur. Nos
analyses sont en adéquation avec la
pensée de D. Guenoun qui définit le geste d’exposition de la
parole à l’espace public et de l’espace public à la parole comme « le
geste politique le plus pur[15] ». Dans
de nombreuses créations contemporaines on peut observer un certain
essoufflement de la parole et, par conséquent, de son usage et de son
exposition sur la scène du théâtre. Dans les formes analysées, en revanche, le
dialogue dramatique n’a pas disparu. Ainsi, si F. Tanguy avait depuis
longtemps renoncé au dialogue dramatique, dans Ricercar, il met en scène un long dialogue des Géants de la montagne de Pirandello. Dans sa
dernière création, C. Régy choisit lui aussi un texte dialogué. Ce retour
au texte dialogué traduit, de la part de ces artistes, la nécessité de résister
à la faillite du logos et la pensée.
Le caractère politique du théâtre est donc annexé à sa capacité à résister à la
faillite du texte. Même le théâtre qui s’adresse à un public non
lettré est dans un rapport fondamental au Livre. Le devenir profane du rituel
théâtral et, par-là même, sa dimension politique sont rendus possibles par
l’écriture. Le discours que les représentants du pouvoir politique tiennent sur
le monde se veut infaillible. Paradoxalement, c’est parce qu’il ne propose
aucune faille que ce discours dogmatique – le logos – conduit à
une faillite du politique. Par conséquent, un théâtre qui invente des contre-modèles
au logos en cherchant à introduire
une faille dans le discours et dans la pensée a une portée subversive. La
dimension subversive du théâtre est également liée à sa capacité à résister à
la faillite du dialogisme en réinventant les marques d’un dialogisme qui n’est
plus exclusivement textuel mais désormais scénique.
Explorer le glissement
de l’espace du dialogisme
Quelles
que soient les modalités explorées, l’être politique du théâtre est lié à sa
dimension dialogique, ce qui explique la vitalité des metteurs en scène et des
auteurs contemporains à repenser de nouvelles formes de dialogisme. Ainsi, nous
avons constaté que, dans le théâtre politique contemporain, l’espace du
dialogisme était en pleine mutation. Dans les créations analysées, l’espace du
« dialogisme scénique » désigne les relations dialogiques entre les
différents éléments sous couvert d’une recherche d’égalité et d’échange entre
ces éléments. Le « dialogisme scénique » correspond donc à une
extension du terme « dialogisme » à une forme relationnelle entre les
différents éléments de la scène au sein de laquelle, à rebours de toute hiérarchie,
chacun des éléments viendrait enrichir l’autre[16]. Chez
F. Tanguy, la réflexion sur le chœur et sur sa fonction politique permet
de réinterroger les marques du dialogisme. En effet, dans le théâtre du Radeau,
le chœur n’est plus unifié, il est, au contraire, démembré, explosé, diffracté
et mouvant. Les formes chorales du Radeau permettent au public de s’identifier
au chœur des acteurs – « un
chœur aperçoit un chœur[17] » écrit
H.-T. Lehmann. Sur la scène du Radeau, le chœur de rôdeurs – ces
personnages à la fois regardants et regardés –
appartient conjointement au public et à la scène. Ainsi, sur la scène du
théâtre politique contemporain, tout en se distinguant du chœur dionysiaque
dont la fonction était de fasciner le public afin que s’opère une fusion entre
la scène et la salle, les formes chorales matérialisent physiquement ce qui
assure la continuité entre le public et les acteurs. Cependant, la plupart de
ces nouvelles formes chorales se forment en dehors du logos. A l’ordre du discours et de l’argumentation rhétorique – le logos
–, F. Tanguy substitue la voix du chœur – la phone.
Entre le logos et la phone, il rétablit le rapport qui avait été
pensé par les Grecs, c’est–à–dire plus « une
opposition qu’une conjonction[18] »,
plus « un conflit qu’une
coexistence[19] ».
Ainsi,
F. Tanguy convoque-t-il sur le plateau un chœur purement scénique qui se
forme soit dans le mouvement soit dans l’image. La fonction politique de ce
chœur au sein duquel la dialogie est rendue difficile, puisque privée du logos, s’en trouve limitée. Il arrive
même que le chœur du Radeau interfère avec le logos, par exemple lorsqu’il vient « perturber » le
personnage qui parle en le déplaçant. Sur la scène du Radeau, la dialogie se
manifeste entre le texte et l’image. Ainsi, dans Ricercar, F. Tanguy construit de la dialogie entre le
couple qui dit le dialogue des Géants de la montagne et
l’image du chœur qui, du fond du plateau, observe –
immobile et silencieux – les déchirements du couple.
Il y a dialogie entre le chœur – comme symbole du collectif
qui veille sur les individus – et le couple dont
l’intimité est exposée. Nous pouvons déceler dans l’utilisation de ce que
M. Plana nomme un « chœur scénique informel[20] » une
nouvelle marque de la volonté du metteur en scène de « mettre
en crise formellement et politiquement le langage dramatique […] afin
d’être en mesure, peut–être, de les refonder ensuite[21] ». Ne
pas donner à entendre une parole chorale mais, au contraire, mettre en scène un
chœur-ballet qui, tour à tour, perturbe la parole ou la rend possible. Dans la
plupart des formes théâtrales postdramatiques, le rapport au texte est limité
et la priorité est donnée aux arts qui ne relèvent pas du logos. Le texte ne dialogue pas avec les autres arts convoqués sur
le plateau, l’espace dialogique disparaît entièrement et, avec lui, tout enjeu
politique possible. Afin d’inventer des contre-modèles au logos – le logos comme
discours dogmatique sur le monde –, les metteurs en scène
étudiés repensent le statut du texte et expérimentent de nouvelles dialectiques
entre le texte et les écritures scéniques. Ils bâtissent des modèles hybrides
et font ainsi advenir une dimension politique inopérante dans le modèle
postdramatique pur. Ainsi, le caractère politique du théâtre du Radeau repose
sur une interpénétration entre le modèle postdramatique et le modèle
dialogique, les deux modèles se déstabilisant et s’enrichissant mutuellement.
Nous avons effectivement observé dans les spectacles du Radeau un
approfondissement des relations qui unissaient le théâtre à la musique, au
cinéma, à la danse ou aux installations plastiques. Dans les créations
analysées, ces différents arts sont liés par des rapports qui sont, selon la
classification proposée par M. Plana, soit « dialogiques »,
soit de « pulsion »
soit de « modélisation[22] ». Sur la scène du Radeau, le
texte s’articule avec les autres arts selon des rapports de modélisation ou de
dialogie. Ainsi, Ricercar est à
la lisière entre le modèle musical et le théâtre-cinéma. L’utilisation du
modèle musical – qui intègre les voix des acteurs –
permet de maintenir un rapport au texte et au sens qui était mis à mal dans Coda. La scène de Ricercar est ainsi pensée comme un espace de rencontre et de
dialogie entre le théâtre, le cinéma, la musique et la danse, chacun de ces
arts voyant son identité non pas balayée mais réinterrogée. Aucun art n’y est
au service d’un autre. La musique ne sert pas de transition entre les séquences
parlées, les ballets du chœur n’illustrent pas le texte. Texte, musique, image
et mouvement apportent chacun leur propre langage et leur propre sens.
Cependant, même si l’autonomie des arts est respectée, il n’en demeure pas
moins que F. Tanguy est le créateur de la scénographie, de la bande-son,
des lumières, des mouvements et des images. Le metteur en scène utilise ces
différents arts afin de mettre en scène une vision esthétique qui lui est
propre. L’autonomie des créations à la fois par rapport au texte et par rapport
à la réalité pourrait fragiliser leur caractère dialogique. Toutefois, dans Coda
comme dans Ricercar, on observe une dimension dialogique interne à la
monologie. Coda et Ricercar mettent en scène l’Autre en tant
qu’inconscient et acquièrent ainsi une dimension dialogique. De fait, de
manière inconsciente peut–être, F. Tanguy laisse parler l’Autre en lui
sans jamais donner à entendre un discours clair sur son moi. Il amalgame
différentes formes sans jamais dire ce qu’il fait vraiment. Il semble traversé
par des voies et des tensions intérieures qui ne sont pas lui. A partir de la
base monologique du théâtre d’images, il ne déploie aucun discours sur son moi.
La vraie radicalité de sa démarche réside dans le fait de ne jamais imposer un
discours du moi. Quant au théâtre de C. Régy, il est construit sur des
modes de transposition d’une part entre le texte et l’écriture scénique, modèle
que nous avons nommé scriptocentrisme dans
lequel l’écriture – sa forme, ses structures et ses sonorités –
devient l’espace même de la création et, d’autre part, entre le texte et la
voix, modèle que nous avons qualifié de phonocentrique. C. Régy met
en scène une théâtralité liée à l’écriture et à la voix. Par conséquent, il
fait le choix de ce que l’on désigne parfois comme un minimalisme. Ce choix n’implique
ni un renoncement aux artifices scéniques du théâtre, complexes bien qu’épurés,
ni un renoncement au texte. Au contraire, en négligeant le sens figé des textes
et en refusant l'interprétation de celui–ci, il cherche à en pénétrer les
multiples strates. Si les démarches des metteurs en scène du
théâtre politique contemporain attestent de la nécessité d’inventer des contre–modèles
au logos et à la pensée unique, elles
convergent également vers une volonté de réactiver le désir du spectateur.
Réinventer la philia
La
réactivation du désir et, plus précisément, de la philia – c’est ainsi que B. Stiegler
nomme « le désir
de la cité[23] » – conditionnait l’avènement d’une assemblée
de distincts. Dans les formes de théâtre politique contemporain qui nous ont
intéressés, la réinvention de la philia
appelle des dramaturgies différentes, dramaturgie de l’Indétermination et du
hors d’attente chez C. Régy, dramaturgie de l’Incertitude chez
F. Tanguy. Les deux metteurs en scène étudiés repensent continuellement
les possibilités de l’inattendu afin de créer un espace du doute au sein duquel
le monde est représenté en termes de probabilités. Si le théâtre contemporain
devient politique lorsqu’il réinvente la philia, faisant ainsi advenir une assemblée
qui ne lui préexiste pas, de nombreuses créations contemporaines ne parviennent
cependant pas à relancer le désir du spectateur. Ainsi, dans Le Théâtre, le peuple, la passion, D. Guenoun observe
que « l’art contemporain – le
théâtre en particulier – participe ou, au moins,
s’accommode vite de l’écrasement non seulement du désir de théâtre mais
également du désir au sens plus large et de la vitalité des désirs[24] ». De
fait, lorsque les artistes mettent l’accent sur la seule nécessité de divertir
et de faire de l’audience, leur théâtre – réduit au rang de pur produit de
consommation – tue le désir ; ou, lorsqu’une création s’apparente à une
pure expérience métaphysique ou spirituelle, davantage encore lorsqu’elle
s’érige en système esthétique destiné uniquement à être répété, elle ne peut en
aucun cas réactiver le désir du spectateur. Au contraire, elle produit alors ce
que D. Guenoun nomme un « désir écrasé[25] ». La
destruction du désir par le théâtre est parfois liée à un sentiment d’exclusion
de la part du spectateur – comme l’observe C. Régy, face à ses créations,
« certains dans la foule restent frappés de cécité-surdité.
Alors que d’autres voient la parole[26] ». Chez
C. Régy et F. Tanguy, le risque de ne s’adresser qu’à une communauté
d’initiés émane du choix des deux metteurs en scène de préférer l’opacité à la
transparence. Ce choix est à la fois contre-politique et politique :
contre-politique parce qu’il peut exclure des spectateurs et, par conséquent,
écraser leur désir ; politique parce qu’il est révélateur du désir des
metteurs en scène de résister au modèle consensuel de la simplification de la
pensée et du sens. Toutefois, le partage du sensible ne se fait
pas in abstracto. En effet, accéder au sensible signifie accéder aux
instruments du sensible – sons, lumières, espace. Cela se construit, comme
l’attention, et suppose peut–être, de la part des artisans d’un tel théâtre, un
désir de formation du public. Il ne s’agit pas de faire des choses simples pour
les gens simples mais de faire des choses complexes tout en prenant en charge
la complexité artistique.
Convoquer une assemblée
de distincts
D. Guenoun
décrit l’activité du théâtre comme une remise en question des frontières du
sensible, questionnement qui se produit en présence d’une « communauté rassemblée[27] ». Nos analyses ne coïncident que
partiellement avec sa conception. Si le potentiel politique du théâtre
contemporain peut se définir par son contenu mais, plus encore, par une manière
de se disposer en face d’une assistance en organisant les procédures de
distance et de distanciation, néanmoins, l’expression « communauté rassemblée »
ne convient pas pour caractériser cette assistance. En effet, la communauté
désigne un rassemblement d’individus semblables qui partagent un mode de vie,
des croyances et une culture similaires. Ce terme, intrinsèquement rattaché à
la notion d’identité, est donc impropre à désigner l’assistance des
spectateurs. De fait, le caractère politique d’une représentation se lit dans
sa capacité non pas à reformer des communautés de semblables mais à créer des
assemblées d’individus qui n’ont pas la même culture. L’adjectif « rassemblée » employé par D. Guenoun est donc lui
aussi discutable. Son utilisation suppose que la communauté préexiste à la
représentation théâtrale qui ne fait alors que la ré–assembler. Or, il nous
semble, au contraire, que la portée politique d’une création se mesure à sa
capacité à engendrer – même éphémèrement– une assemblée qui ne lui préexiste
pas. Dès lors, un des buts du théâtre politique contemporain serait de
susciter, parmi des spectateurs qui ne partagent pas forcément la même
identité, les mêmes croyances ni les mêmes valeurs, un mouvement d’assemblement
autour de sensations et de questionnements communs. Ce mouvement appelle la
formation d’une assemblée d’individus non pas semblables mais, au contraire, à
la fois distincts et égaux. Si le terme d’assemblée convient mieux que celui de
communauté pour caractériser le théâtre politique contemporain, il est
pourtant lui aussi ambigu. En effet, assemblée est la traduction du mot grec ecclésia qui a donné en français
« église ». Dans le vocabulaire religieux, l’assemblée désigne
l’assemblée des fidèles – plus précisément l’ensemble des croyants depuis la
mort du Christ jusqu'à son retour. Afin de lever définitivement l’hypothèse
d’une filiation possible entre l’assemblée théâtrale et l’assemblée des fidèles,
nous parlerons donc, pour caractériser le théâtre politique contemporain, d’une
assemblée de distincts. De fait, l’assemblée théâtrale ne forme ni un Un
indivisible ni un Tous dépareillé. Dans sa forme éclatée, elle est
toujours « un peu de tous » qui se souvient d’être une assemblée, ou, en glosant
D. Guenoun, « l’ombre de tous[28] ». Si le théâtre social, en
tant que miroir d’une société et de ses dysfonctionnements, semble se contenter
de « créer des liens » entre les spectateurs en leur offrant un reflet
d’eux–mêmes[29],
le théâtre politique, lui, cherche à inventer un « public–peuple »
comme processus d’individuation collective, en faisant appel à la fois à la
sensibilité et à l’intelligence des spectateurs. Cette fonction majeure du
théâtre politique contemporain – rendre possible une assemblée de distincts –
dépend de sa capacité à réactiver le désir du spectateur. C. Régy
et F. Tanguy préfèrent « subvertir » l’idée même du politique – ils
la contournent – afin d’inventer des articulations possibles entre métaphysique
et subversion.
Articuler métaphysique
et pensée subversive du théâtre
La force politique du
théâtre de F. Tanguy et de C. Régy réside dans leur désir commun de
donner à entendre des questionnements métaphysiques tout en faisant un théâtre
subversif. Pour cela, ils explorent les articulations possibles entre
métaphysique et pensée politique du théâtre. Afin d’articuler interrogations
métaphysiques et subversion, F. Tanguy et C. Régy procèdent
différemment. En première analyse, leur théâtre semble être davantage du côté
de la métaphysique : l’acte théâtral comme expérience spirituelle chez
C. Régy, comme cérémonie de passage vers un au–delà chez F. Tanguy.
Cependant, tout en donnant la priorité à la dimension métaphysique de leur
théâtre, ils désirent tous deux recréer les conditions de possibilité de
l’utopie. Or, l’utopie a un enjeu politique fort puisqu’elle désigne ce qui
n'existe pas dans la réalité – entendue comme « actualité » – et qui
n’existe que dans l'imagination ou dans les aspirations humaines.
L’utopie est politique parce qu’elle est à la fois contre-modèle à la
réalité et construction d’une forme de société hypothétiquement possible.
L’Utopie de l’Ouvert que l’on retrouve chez les deux artistes a pour objet
d’ouvrir le sens afin de permettre aux spectateurs d’établir un contact avec le
réel. L’objet de leur théâtre n’est pas de
construire des œuvres de fiction qui s’apparentent au réel mais d’établir un
contact avec le réel. A la façon du paysage qui fuit le long des berges, le réel
ne se laisse pas mieux saisir par la représentation que le mouvement ne se
laisse capturer par l’analyse. Tous deux s’éprouvent en même temps qu’ils se
réfléchissent, dans le choc des contraintes et des possibles, dans le
miroitement des sensations et des signes. Quand les codes et les clichés
collent à la surface des choses, lorsque les schémas ou les spectacles se
contentent d’en détailler l’aspect, il importe d’activer le travail de la
perception dans lequel se déploie l’entendement. C’est précisément ce que
tentent de faire C. Régy et F. Tanguy. Ainsi, chacune de leurs créations
apparaît comme une enclave d’utopie au cœur du réel. Or, le réel
postule une violence faite au bon ordre, à l’ordre du logos, car le logos,
lui, ne veut rien savoir de l’inacceptable du réel. Par conséquent, en laissant
percer des aspérités où le réel fait retour, les créations du Radeau et celles
de C. Régy acquièrent un caractère subversif. Un théâtre dans lequel
l’examen du réel est permanent a donc une dimension politique. Dans un tel
théâtre, le spectateur est invité à établir des connections entre la création
et le réel pensé comme la « chose en soi ». F. Tanguy et C. Régy
manifestent le désir de faire évoluer les frontières à l’intérieur même du
système théâtral en associant esthétique postdramatique et perspective
dialogique, théâtre dionysiaque et théâtre apollinien ou encore métaphysique et
pensée subversive du théâtre. Cependant, parmi les changements qu’ils initient,
les plus subversifs sont ceux qui sont liés à leur désir de se marginaliser des
modèles traditionnels de la représentation, de la perception, du logos et de la pensée afin d’en inventer
de nouveaux. Cela se traduit par l’exploration de nouveaux rapports à l’espace
et au temps ainsi que par un questionnement des frontières du sensible et du
non-sensible, du perceptible et de l’imperceptible, du tangible et de
l’intangible, du dicible et de l’indicible.
« Amener chacun à renouveler
lui-même sa sensation du monde[30] »
Lorsque Claire Parnet
demande à Deleuze contre quoi résistent ceux qui créent, ce dernier lui répond
que la résistance des créateurs « aux entraînements et aux vœux de
l’opinion courante[31] » se manifeste par une exigence de « leur
rythme à eux ». « On
ne leur fera pas, dit Deleuze,
lâcher n’importe quoi dans des conditions prématurées[32] ». Nos analyses corroborent la conception de
l’acte de résistance comme un désir de s’inscrire dans un espace-temps autre
que celui de la réalité. En effet, les créations analysées sont pensées non pas
comme des outils pour transformer le système en place mais, au contraire, comme
des moments hors des mécanismes du pouvoir. Leur force politique réside non pas
dans leur opposition au pouvoir mais, précisément, dans leur volonté de faire
exploser le cadre du pouvoir, de le subvertir. Ainsi, en inventant des temps
qui sont hors du temps du monde, en explorant des espaces discordants – des
espaces vides, des espaces de circulation de l’esprit, des espaces chaotiques,
des espaces « entre » – et en redessinant les frontières du sensible,
elles œuvrent à changer le « métabolisme » des spectateurs, c’est-à-dire
à la fois leur mode de perception et leur cadre de pensée. Or, modifier les
cadres de la pensée et de la sensation exige de créer une temporalité
différente de la temporalité quotidienne. C’est précisément cette temporalité
que construisent peu à peu C. Régy et F. Tanguy, exprimant ainsi leur
désir commun de déplacer les seuils de perception du spectateur afin de rendre
perceptible ce qui était jusqu’alors imperceptible. Les spectateurs du théâtre
de C. Régy ou de celui du Radeau viennent voir quelque chose qui s’appelle
un spectacle mais
qui n’est là que pour faire
exister cette curieuse temporalité. Le désir des deux metteurs en scène rejoint
celui de Deleuze qui, à la lettre R – comme Résistance – de son Abécédaire, affirme « je
voudrais être
imperceptible. Des rapports imperceptibles avec des gens imperceptibles
c’est ce qu’il y a de plus beau au monde[33] ». Pour C. Régy et F. Tanguy, comme
pour le philosophe, le désir de rendre imperceptibles les choses perceptibles
et vice versa est une manière de
résister au consensus. Les deux artistes cherchent à déplacer les modes de
perception du spectateur dans la direction opposée à celle du théâtre
postdramatique dans lequel « une perception simultanée et aux
perspectives plurielles remplace
la
perception linéaire et successive. Une perception
plus superficielle et plus étendue à la fois se substitue à l'autre, plus
recentrée et plus profonde, dont l'archétype était la lecture du texte
littéraire[34] ». Selon H.–T. Lehmann, le passage du monde de
l’écrit à celui de l’image a engendré un mode de perception non linéaire et
fragmenté qui donne la priorité aux sensations sur l’intellect. Si la scène
postdramatique se fait le reflet de ce mode de perception, F. Tanguy et
C. Régy tentent, au contraire, de lui résister en déplaçant les seuils de
perception du spectateur vers une perception non pas « plus superficielle » mais plus exigeante, non
pas « plus étendue » mais plus
fragile. Ils rejoignent ici le projet défendu par Artaud dans son Théâtre de la
cruauté où « ce qui importe c’est que, par des moyens sûrs,
la sensibilité soit mise en état de perception plus approfondie et plus fine[35] ». Leur théâtre, comme
celui d’Artaud, peut être lu comme une tentative de reconduire l’œil et l’ouïe
au seuil de leur étrangeté propre. Dans un entretien récent avec
A. Rykner, C. Régy réaffirmait son désir de placer au cœur de la
création théâtrale la volonté de « renouveler la manière dont les
choses atteignent le spectateur[36] ». Il redisait sa volonté
de faire un théâtre transgressif, évoquant à ce sujet une « transgression
[qui]
ne peut pas laisser le spectateur indemne[37] ». Cependant, même s’il
défend un théâtre au sein duquel le sensible prime sur l’intelligible, cela
n’implique en aucun cas qu’il renonce à l’intelligible. Sa dernière création, Homme sans but, atteste son désir du
moment de mettre en scène des textes dont le propos est clairement politique[38]. Comme l’a fait Artaud
avant lui, C. Régy explore de nouvelles articulations entre le sensible et
l’intelligible. Il s’adresse d’abord aux sens mais n’exclut en aucune sorte de
s’adresser aussi à l’esprit. Sa démarche est proche de celle d’Artaud pour qui
le langage physique du théâtre « consiste
dans tout ce qui occupe la scène […] et qui s’adresse d’abord aux sens au lieu
de s’adresser d’abord à l’esprit comme le langage de la parole[39] ». Le nouveau métabolisme qu’il cherche à
mettre en place serait celui d’un individu capable à la fois de faire preuve de
raisonnement et d’être en contact avec les multiples réels qui l’entourent. Le
rapport particulier – étendu et ralenti – au temps qu’il instaure dans chacune
de ses créations permet au spectateur de faire réellement l’expérience d’un
mode de perception et de pensée différent.
Par
ailleurs, chez C. Régy et F. Tanguy, la volonté de changer les cadres
de pensée se lit dans une démarche commune d’interrogation des définitions et
des frontières. Ainsi, le questionnement sur la fragilité des identités et sur
leur réversibilité est récurrent dans leurs créations. Sur la scène du Radeau,
cela se traduit par la présence récurrente d’un chœur transversalement sexué
et, dans les créations de C. Régy, par des personnages dont l’identité est
indéterminée. Transposer la question de l’indétermination de l’identité sur la
scène est un acte subversif. De fait, la société occidentale impose
continuellement à l’individu de se déterminer. La détermination sexuelle et la
détermination de genre font partie des impératifs imposés par notre société. On
doit être homme ou femme, hétérosexuel ou homosexuel. Le fait d’imposer des
codes identitaires extrêmement rigides contraint ceux qui ne se retrouvent pas
dans ces catégories à s’identifier à d’autres catégories, les transsexuels par
exemple. La vraie liberté consisterait à pourvoir rester dans
l’indétermination. La réflexion sur
l’indétermination des identités qui revient comme un leitmotiv dans le théâtre
de C. Régy et dans celui de F. Tanguy leur permet non seulement de dépasser la pure transgression du tabou mais également de
mettre en scène « la pensée du tabou[40] », ainsi que le décrit M. Plana à propos de la mise en scène
de La Philosophie dans le boudoir[41] de Sade réalisée par
Christine Letailleur. La force subversive de leur théâtre réside
précisément dans leur capacité à faire entendre un raisonnement rationnel sur
ce qui est obscène. Un tel procédé est à l’œuvre dans Homme sans but où ce qui est subversif ce
n’est pas tant la monstration de la violence entre les individus que le fait de
penser rationnellement cette violence et de mettre en scène cette pensée à
travers le discours des personnages. De fait, A. Lygre montre les personnages
en train de penser le mal engendré par le système marchand – lorsqu’ils
basculent dans la perspective narrative du « il », les personnages
pensent leur monstruosité –, et amène ainsi le spectateur à penser, lui aussi,
rationnellement le mal. Par ailleurs, l’auteur ne sépare pas la question du
corps comme marchandise de celles du rôle de l’argent, de la sexualité et de
l’identité. Il tisse ainsi des liens entre ces problématiques. De cette façon,
il stimule la réflexion du lecteur-spectateur qui a alors une vision
d’ensemble. La pièce agit comme un contre-pouvoir au modèle dominant selon
lequel penser est obscène et acquiert ainsi un caractère subversif fort. L’idée
selon laquelle un théâtre est politique s’il met en scène non pas l’obscène
mais une pensée sur ce qui est obscène rejoint notre présupposé de départ selon
lequel le théâtre ne peut être politique que s’il ne représente pas directement
le politique. Si l’on a jusqu’ici pris
l’habitude d’opposer l’empathie, comme
captation produite par une mimesis dramatique, à la distance critique de l’épique brechtien, la
relation théâtrale doit désormais être appréhendée différemment en
complexifiant cette bipolarisation, puisque les rapports entre présence et
distance, empathie et étrangeté, sont redistribués. Si le théâtre représente
directement le politique, il ne peut se contenter de refléter nos perceptions
quotidiennes les plus banales – telle que notre relation consumériste, hyper-communicante
et hyperactive aux choses et aux êtres – sans distance critique. C’est cette
limite que souligne R. Barthes lorsqu’il dit qu’« il est
impossible de représenter le politique : il résiste à toute copie quand
bien même s’épuiserait-on à la rendre toujours plus vraisemblable.
Contrairement à la croyance invétérée de tous les arts socialistes, là où
commence le politique, là cesse l’imitation[42] ». Représenter
l’obscénité et la violence de la société de consommation ne garantit en rien la
portée politique d’une création. En revanche, mettre en scène la pensée de
l’obscène est une démarche profondément subversive.
Enfin,
la volonté de ne pas séparer les contraires participe de la force subversive du
théâtre de F. Tanguy et dans celui de C. Régy. Or, selon
J. Rancière qui se réfère à Œdipe comme « celui qui sait et qui ne sait pas, qui agit
absolument et pâtit absolument », c’est
précisément par « cette identité
de contraires que la révolution esthétique définit le propre de l’art[43] ».
En
2008, interrogé par A. Rykner, C. Régy réaffirme qu’il aime «
effacer les frontières. Rendre les frontières à la fois poreuses et invisibles[44] ». Il
est, selon lui, « criminel d’opposer les
contraires. Il est important de faire vivre les contraires ensemble : une
matière nouvelle se crée par le fait qu’on met ensemble des choses réputées
incompatibles[45] ». La
charge subversive de son théâtre et de celui du Radeau est liée à leur capacité
à agir contre les valeurs et les principes d'un système en place et à leur en
substituer de nouveaux : ils répondent au dogmatisme du discours politique
par la mise en scène des failles du langage, à la faillite du politique par une
relance de la philia et au modèle
consensuel du spectateur-consommateur par la convocation d’une assemblée de
distincts. Lorsque C. Régy et F. Tanguy essaient de modifier les
cadres de pensées et de perception, ils manifestent leur désir commun de placer
le spectateur dans un « état d’incertitude » qui
lui permettra de renouveler
la manière dont il perçoit le monde. La recherche de cet état apparaît
également dans le projet artaudien de bâtir un théâtre à l’image du Théâtre
Balinais où « ce jeu perpétuel de miroir qui
va d’une couleur à un geste et d’un cri à un mouvement, nous conduit sans cesse
sur des chemins abrupts et durs pour l’esprit, nous plonge sans cesse dans cet
état d’incertitude et d’angoisse ineffable qui est le propre de la poésie[46] ».
Certes, les jeux de tension que nous avons précédemment décrits et qui
apparaissent très formels dans le corps de chaque création – tension entre la
clarté et l’ombre, entre le vivant et le mort, entre le masculin et le féminin –
permettent d’esquisser des interprétations. Cependant, leur enjeu subversif
tient davantage dans le tiraillement entre la tranquillité et l’intranquillité
qui règle le déroulement des représentations.
F. Tanguy et
C. Régy bâtissent un théâtre subversif parce qu’antidogmatique. Ils
opèrent une révolution esthétique en bousculant, selon des démarches
différentes, l’ordre de la représentation, ordre qui se définit essentiellement
par un certain rapport entre le dicible et le visible et dans lequel la parole
manifeste des sentiments et des volontés. Elle est devenue oraculaire,
incantatoire et fait ainsi passer le spectateur de l’ordre du visible à celui
du visuel. En glosant J. Rancière, elle parle « par elle–même, comme celle de Tirésias –
celle d’Eschyle ou de Sophocle aussi bien – sur le mode de l’oracle ou de l’énigme[47] ».
Elle libère la puissance du visible et ne lui interdit plus de « montrer par lui–même, de montrer ce qui se
passe de paroles[48] ».
Au terme de ces années de recherche, si l’on nous demandait de définir le
territoire du théâtre politique contemporain, nous répondrions que ce
territoire regroupe les formes théâtrales qui, en renversant l’ordre de la
représentation et en altérant la perception du spectateur, s’adressent à lui
non pas comme à un membre du public – en tant qu’ensemble connu à l’avance – mais
comme à un poète qui, à l’image de Kafka, s’applique « à faire un pont entre sa singularité et le commun des hommes[49] ». Quant à
la nécessité d’un tel théâtre, elle réside dans le fait qu’il permet à l’individu d’établir un contact avec
le réel sans jamais le réduire ni le maîtriser. Il appartient ainsi à cet art dont parle Godard lorsqu’il dit que « l’art c’est ce qui vous permet de vous retourner en arrière, et de voir
Sodome et Gomorrhe sans mourir[50] ».
Elise
Van Haesebroeck
Elise Van Haesebroeck a consacré sa thèse aux
« Identités(s) et territoire du théâtre politique contemporain. Le
Théâtre du Radeau, Claude Régy, le Groupe Merci et le PHUN ». Aujourd’hui
docteur en études théâtrales, elle enseigne dans ce domaine à l’Université de
Toulouse – Le Mirail. Elle est également dramaturge et assistante à la mise en
scène au sein du groupe MERCI.
[1]
Comme un chant de David créée en
2005, Homme sans but créée en 2007 et
Ode maritime créée en 2009.
[2]
Coda créée en 2005 et Ricercar créée en 2007.
[3]
Le logos renvoie ici à un discours infaillible sur le monde.
[4]
BAQUE, D., Pour un nouvel art politique. De l’art contemporain au
documentaire, Paris : Flammarion, 2006, p. 130.
[5]
DELEUZE, G., « Qu’est-ce que l’acte de création ? », conférence
donnée à la FEMIS le 17 mars 1987, in L’Abécédaire, CD n° 3,
Paris : Editions Montparnasse, 2004.
[6]
BENSAÏD, D., Eloge de la résistance à l’air du temps, Paris :
Editions Textuel, 2001, p. 35.
[7]
BAQUE, D., Pour un nouvel art politique. De l’art contemporain au
documentaire, Paris : Flammarion, 2006, p. 130.
[8]
BAILLY, J.-C., Poursuites, Paris : Christian Bourgeois Editeur,
2003, p. 61. Nous soulignons.
[9]
Ibid., p. 62.
[10]
DELEUZE, G., « Résistance », in L’Abécédaire, op.cit.
[11]
Ibid.
[12]
BARKER, H., Arguments pour un théâtre, Besançon : Les Solitaires
intempestifs, 2006, p. 112–113 : dans son Théâtre de la Catastrophe,
H. Barker prône le droit laissé au spectateur de faire « l’expérience de
l’insensé ».
[13]
REVAULT D’ALLONNES, M., in L’Assemblée théâtrale,
présenté par M. REVAULT D’ALLONNES, Paris : Les Editions de l’Amandier,
2002, p. 19.
[14]
Ibid.
[15]
BAILLY, J.–C., Poursuites, op.cit.,
p. 62.
[16]
L’absence de hiérarchie entre les différents éléments de la scène demeure un
idéal non atteint. Il est ce vers quoi les metteurs en scène étudiés tendent.
[17]
LEHMANN, H.–T., Le Théâtre postdramatique, Paris : L’Arche, 2002,
p. 210.
[18]
LORAUX, N., La Voix endeuillée, Essai sur
la tragédie grecque, Paris : Gallimard, 1999, p. 120.
[19]
Ibid., p. 121.
[20]
PLANA, M., « Formes épico–musicales et significations du chœur dans le
récit scénique contemporain : Catherine (Antoine Vitez), La Mastication
des morts (Groupe Merci), La Chambre d’Isabella (Needcompany) » in Et en-dessous le chœur frustré comme
toujours - Le chœur dans le théâtre contemporain 1970-2000, sous la dir. de
Frédérique TOUDOIRE et Florence FIX, Editions Universitaires de Dijon, à
paraître.
[21] Ibid.
[22]
Ibid.
[23]
STIEGLER, B., in Le Théâtre, le peuple,
la passion, (collectif), STIEGLER, B., BAILLY, J.–C., GUENOUN, D.,
Besançon : Les Solitaires Intempestifs, 2006, p. 31.
[24]
GUENOUN, D., in Le Théâtre, le peuple, la
passion, op.cit.,
p. 54–55.
[25]
Ibid.
[26]
REGY, C., « Déconstruction », in Claude
Régy, études et témoignages réunis et présentés par M.‑M. MERVANT-ROUX,
Les Voies de la création théâtrale,
n° 23, sous la dir. de M.–M. MERVANT–ROUX, Paris : CNRS Editions,
2008, p. 17.
[27]
GUENOUN, D., L’Exhibition des mots, Paris : Editions de l’Aube,
1992, p. 49 : « On s’en
souvient, le théâtre est un rassemblement politique qui a lieu dans un espace
politiquement commandé, mais afin d’y produire une activité qui diffère du
politique lui-même. Cette activité, on la connaît maintenant : elle
consiste à donner à voir la provenance du visible dans la langue, le devenir
visible des mots in-montrables.
C'est-à-dire à tenter d’ouvrir au sensible le non-sensible même. Ce que fait le
théâtre (dans l’espace du politique) c’est poser la question métaphysique sous
le regard de la communauté rassemblée ».
[28]
BAILLY, J.–C., Poursuites, op.cit.,
p. 62.
[29]
En raison de sa nécessaire immédiateté, le théâtre social est contraint à être
en phase avec ce qui se passe dans le monde. Pour exister il lui faut donc être
en phase avec son public.
[30]
REGY, C., Espaces perdus, Besançon : Les Solitaires Intempestifs,
1998, p. 83.
[31]
DELEUZE, G, « Résistance », in L’Abécédaire, op.cit.
[32]
Ibid.
[33] Ibid.
[34]
LEHMANN, H. T., Le Théâtre postdramatique, op.cit., p. 18.
[35]
ARTAUD, A., Le Théâtre et son double,
Paris : Gallimard, 1964, p. 141.
[36]
REGY, C, « Dialogue », entretien entre C. REGY et
A. RYKNER, enregistrement, Théâtre Garonne, Toulouse, janvier 2008.
[37]
Ibid.
[38]
Pour confirmer cette évolution, nous devrons préalablement étudier la nature du
prochain texte qu’il mettra en scène.
[39]
ARTAUD, A., Le Théâtre et son double, op.cit., p. 56.
[40]
PLANA, M., « Un nouveau théâtre au féminin : vers une transgression
politique et sexuelle », in Obscena,
Visions féminines 1995-2007, Colloque international, Université de Valence,
Espagne, 31 mai, 1er et 2 juin 2007 (à paraître).
[41]
Roman de SADE adapté et mis en scène par Christine LETAILLEUR à Paris en 2007.
[42]
BARTHES, R., cité par Claude REGY, Espaces perdus, op.cit., p. 21.
[43]
RANCIERE, J., L’Inconscient esthétique, Paris : Editions Galilée,
2001, p. 27.
[44]
REGY, C., « Dialogue », op.cit.
[45]
Ibid.
[46]
ARTAUD, A., Le Théâtre et son double, op.cit., p. 96.
[47]
RANCIERE, J., L’Inconscient esthétique, op.cit., p. 22.
[48]
Ibid.
[49]
ROBERT, M., introduction au Journal de F. Kafka, Paris : Le Livre
de Poche, 1994, p. IX.
[50]
GODARD, J.–L., entretien avec D. Pana et G. Scarpetta, Art Press, numéro
spécial Godard, Paris, février 1985.
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