Le théâtre autochtone du Québec : un art porteur d’identité
Par Astrid Tirel, dans La Revue -# 102 - Fil RSS
Pour
se faire une idée des avancées artistiques autochtones au Canada et plus
spécifiquement au Québec, du type de rapport qu’entretiennent autochtones et
non autochtones et de la place occupée par les Arts autochtones et notamment le
théâtre autochtone, il faut sans conteste tenir compte de la situation
coloniale qui perdure à l’endroit de ces populations.
Depuis
plus d’une décennie, 300 millions d’autochtones présents dans septante pays se
regroupent et s’organisent, formant une vaste communauté d’intérêts reconnue et
légitimée par les Nations Unies depuis 2007 et donnant à leurs revendications
identitaires une portée politique internationale.
S’emparant
des représentations identitaires dominantes d’un sujet autochtone générique,
ces peuples autochtones participent de leur identification et modèlent leur
image de sujets dans un sens plus approprié à leurs propres conceptions de
l’existence[1].
La situation au Canada
Dans
les réserves du Canada, pays dont la population autochtone représente 2% de la
population globale, l’imposition de valeurs non autochtones – en particulier
l’introduction d’un système juridique inspiré de principes organisationnels
étrangers aux communautés concernées[2], une conception
territoriale qui bouscule leur conception du rapport à la terre[3], ainsi que des interdits
culturels drastiques[4]
– a contribué à une modification substantielle de l’organisation sociale à
l’œuvre avant la colonisation, entraînant entre autres des fragmentations dans
les rapports intergénérationnels et la délégitimation des cultures
traditionnelles tandis que la mise sous tutelle des populations ne s’est pas
accompagnée de mesures sociales semblables à celles dont bénéficie le reste du
territoire.
Aussi
les communautés sont-elles aujourd’hui aux prises avec des maux qui ne
favorisent guère le lien social[5] – notamment l’alcoolisme[6], la violence[7] et le suicide[8] – et qui participent de la
marginalisation des populations autochtones par les autres communautés. En
1991, Lee-Ann Martin présentait un rapport au Conseil des Arts du Canada qui
concluait que l’art contemporain autochtone souffrait d’un manque de
représentativité dû au racisme et préconisait des « mesures d’action
positive » susceptibles de mettre en place une structure éthique et
équitable pour la politique et les politiques d’inclusion[9].
Bien
que des politiques de reconnaissance de la différence aient été instituées,
telles que le multiculturalisme au niveau fédéral[10] et l’interculturalisme au
niveau provincial[11], pour faire écho aux discours faisant du
Canada et du Québec des sociétés tenant compte de la diversité culturelle des
citoyens et citoyennes issus de l’immigration et des minorités nationales, ces
initiatives sont encore perçues comme des vernis d’amélioration de la vitrine
démocratique de ces gouvernements.
En
somme, pour se faire une idée des avancées artistiques autochtones au Canada et
plus spécifiquement au Québec, du type de rapport qu’entretiennent autochtones
et non autochtones et de la place occupée par les Arts autochtones et notamment
le théâtre autochtone, il faut sans conteste tenir compte de la situation
coloniale qui perdure à l’endroit de ces populations. Joyce Green la dénonce en
ces termes :
« La relation contemporaine entre les peuples autochtones et la société canadienne demeure problématique, dans son fondement même, parce qu’elle est encore largement déterminée par la dynamique colonialiste originelle. (…) Le Canada est un État colonial qui continue de dominer les nations colonisées qui sont de son ressort administratif[12]. »
L’anthropologue
Daniel Salée, quant à lui, remet en cause les velléités de reconnaissance de la
différence par les groupes dominants canadiens et québécois au pouvoir et
dénonce le jeu politique en ces termes : « le discours de l’égalité
formelle cherche à fondre les porteurs de culture et d’ethnicité minoritaires
dans le moule homogénéisant de la nation et de ses paramètres citoyens de manière
à ce qu’ils disparaissent et à ce que s’estompent avec eux leurs prétentions
identitaires différentialistes qui menacent l’intégrité de la communauté
politique ainsi que le statut sociopolitique et culturel des groupes dominants
ou majoritaires[13].
Ce
constat sceptique en matière d’efforts gouvernementaux fait écho aux
inquiétudes déjà exprimées au sein de la communauté artistique autochtone du
Canada. Si le dramaturge ojibway Drew Hayden Taylor se félicite de l’expansion
du théâtre autochtone à l’œuvre depuis les années 1980, il déplore le
sous-investissement des pouvoirs publics en matière d’éducation aux populations
autochtones. Son analyse des pièces écrites par des auteurs autochtones
l’enjoint à remarquer que ces dernières sont trop souvent portées par la colère
et construites autour d’un viol qui métaphoriquement représente la violence
faite à leurs cultures[14].
En
2002, lors du rassemblement national sur l’expression artistique autochtone
organisé sous l’égide du Ministère du patrimoine canadien en collaboration avec
un comité consultatif autochtone, le théâtre autochtone du Québec eût une voix
à travers celle du wendat Yves Sioui Durand, fondateur et directeur artistique
de la compagnie Ondinnok, pionnière
et pierre angulaire du théâtre autochtone du Québec.
Invité
à proposer des recommandations en vue d’améliorer le soutien apporté à
l’expression autochtone, Yves Sioui a démontré l’urgence de la situation en
évoquant le taux de suicide élevé parmi les Autochtones du Québec et en
dépeignant les actions liées à la colonisation[15] comme autant d’épreuves
de dépossession. Le dramaturge a insisté sur la nécessité d’agir en soutenant
et en favorisant la transmission des savoirs, soulignant que la réussite de
quelques uns masquait une politique d’assimilation culturelle et un système
institutionnel inadapté. Réclamant une refonte des systèmes de soutien
artistique, il a dénoncé en particulier le mépris du Conseil des Arts et des
lettres du Québec envers les artistes autochtones, porté par « une
position rétrograde de colonialisme aveugle[16] » avant de lancer un
appel à la reconnaissance de la diversité culturelle.
Ces antagonismes, bien sûr, focalisent le regard
sur les relations entre Autochtones et non autochtones dans un strict rapport
de domination étayé par une violence symbolique systémique qui, comme le
soulignait Bourdieu, n’a d’efficacité que dans la mesure où le dominé participe
pleinement de sa domination en incorporant et en reproduisant, à titre de
norme, un type de rapport qui le dévalue[17]. Mais comme aime à le
préciser Sylvie-Anne Sioui Trudel, directrice de la compagnie Aataentsic Masques et théâtre
« l’histoire n’est pas encore finie[18] ».
Aussi,
bien qu’il ne faille en aucune façon ignorer le rapport de domination à l’œuvre
entre Autochtones et non autochtones, il apparaît primordial de ne pas
concevoir le dominé qu’à partir de la détermination de son rôle, compris dans
un cadre imperturbable et quasi-naturel qui n’aurait jamais le moindre effet
sur le dominant. Ce seul abord empêcherait de voir, parallèlement à la position
du dominé, celle de l’acteur, investi de la mise en relation avec l’Autre, qui
change l’ordre des choses en refusant la place qu’on lui assigne et en
s’appropriant le nouveau contexte d’énonciation de son identité[19].
Le théâtre, espace de pouvoir
Pour
ce faire, le théâtre autochtone du Québec se saisit de l’art théâtral, conçu
comme un espace de pouvoir tel qu’analysé par Jacqueline Bouchard :
« Le pouvoir de se définir par le biais de l’art consiste entre autres à construire des identités, à les
représenter et à négocier ensuite cette représentation[20] ».
En
choisissant le théâtre, ces artistes s’approprient une forme et un fond. Ils
reproduisent la codification proposée par le théâtre occidental et la
transforment par l’apport d’autres codes issus des cultures amérindiennes. Ils
modifient ainsi la représentation selon laquelle cette forme artistique ne serait
pas la leur, participent de « l’invention et de la réinvention de l’espace
scénique[21] » et opèrent une
continuité entre le conte, forme spectaculaire traditionnelle[22] et le théâtre occidental
moderne. Ce faisant, le théâtre autochtone du Québec s’inscrit dans une forme
artistique contemporaine tout en préservant ses caractéristiques
traditionnelles, luttant par le fait contre l’image folklorisée qui réduit les
peuples autochtones à leurs pratiques ancestrales et se donnant pour mission de
reconstruire « des cultures vivantes faites de valeurs transmissibles[23] ».
La
pratique de l’art théâtral constitue également un espace privilégié de représentation.
Elle offre le pouvoir de se représenter soi-même à titre d’individu mais aussi,
par l’intermédiaire de personnages emblématiques, de proposer une vision
autochtone des situations dans lesquelles ils évoluent[24]. C’est ainsi que la
troupe Ondinnok propose Hamlet le
Malécite en 2004, pièce qui dénonce le racisme et dans laquelle Hamlet
convient que le théâtre est pour lui le moyen de survivre. L’usage et
l’appropriation d’un personnage central du théâtre occidental permet la
distanciation nécessaire au renouvellement du regard et la conscientisation qui
favorise la compréhension et l’action.
La
représentation, entendue ici comme une seconde présentation, interroge la
représentation de soi et son rapport à l’altérité[25]. Elle donne
ainsi à entendre une autre voix, celle d’un groupe marginalisé, et ouvre
à d’autres possibles dans la compréhension des enjeux politiques et sociaux à
l’œuvre dans la société québécoise. Par son caractère dialogique illustré par
la performance publique, la possibilité de prendre le pouls des perceptions de
ce dernier, la réception de la critique et le soutien fournit par les
institutions, ce théâtre s’inscrit dans la sphère publique politique et sociale
de son milieu et confirme son appartenance à la vitrine culturelle canadienne
et québécoise. Par le réseau professionnel qu’il propose en particulier pour
les artistes autochtones, mais également à titre de représentant de la
diversité nationale de la province et du pays, ce théâtre est également partie
prenante du développement économique lié à l’industrie culturelle et au
tourisme au niveau local, national et international.
De
plus, cette forme théâtrale aux visages
combinés prend corps dans les mots, mots qui se situent au carrefour de l’oral
et de l’écrit, deux modes d’appréhension du monde qui certes, n’empruntent pas
les mêmes chemins pour imager ce monde et qui pourtant renvoient à la même
préoccupation, narrer l’histoire. Les mots, nous dit Austin, sont chargés d’une
certaine performativité en ce qu’ils participent avec le temps, à devenir une
possible réalité[26].
La
narration de l’histoire est fondamentale dans le type de théâtre entrepris par
les artistes autochtones du Québec dont les pièces, pour l’heure, appartiennent
à deux genres identifiables : le théâtre épique et le théâtre de guérison.
Le premier consacre ses efforts sur les origines comme en atteste la pièce La conquête de Mexico, proposée par Ondinnok en 1990 et travaillée à partir
de codex anciens datant du XVIème siècle) mais aussi sur la pertinence des valeurs
attachées aux mythes fondateurs des sociétés autochtones tels que Andicha Aquan Oraquan, crée par Aataentsic Masques et théâtre en 2002, qui reflète des préoccupations de
l’ordre de l’autodétermination ou encore de la place de la femme dans la société.
Le second est plus axé sur une effectivité de l’art théâtral sur les
populations contemporaines.
Ainsi,
la troupe Mikisiw s’empare du théâtre pour ses vertus thérapeutiques. Elle
invite les gens de la communauté de Manawan à jouer des pièces mettant en scène
des situations conflictuelles telles que celles vécues par les membres de la
communauté (violence, abus) face au public concerné, la communauté de Manawan
elle-même. De la sorte, elle entend rompre le silence et favoriser le dialogue
entre les protagonistes impliqués dans la vie quotidienne et au théâtre. La
moitié de la population de Manawan a assisté aux représentations de Sakipitsikan. Ondinnok veut rapatrier une mémoire en rejouant les mythes qui ont
forgé les identités amérindiennes et donné sens à leurs sociétés tout en
refusant le cantonnement des Autochtones dans des formes anciennes. Sur son
site, Son directeur artistique affirme: « J'ose
dire que les mythes amérindiens sont nos Grecs à nous et qu'ils sont fondateurs
de notre théâtralité. Je ne veux pas ici reconstituer l'ancien théâtre rituel
amérindien mais le réinventer à travers une forme actuelle ».
Cependant,
ces deux genres théâtraux, épique et de guérison, participent également de la
construction identitaire, bien que s’attachant à des formes différentes,
construction dont on peut prendre la mesure en s’attardant sur la pièce Conte d’un indien urbain, d’Ondinnok. Cette pièce s’avère être non
seulement représentative des thèmes
chers à la compagnie mais aussi porteuse d’un contenu qui se veut unificateur
entre les peuples en présence au Québec.
S’identifier à travers le
théâtre
Tales of
an urban indian est
une œuvre dramatique écrite en anglais en 2003 par l’amérindien Shushuap
Darrell Dennis, de Colombie Britannique. Régulièrement jouée depuis par l’auteur lui-même et par
d’autres comédiens amérindiens à travers le Canada, la pièce est abordée sous
son jour comique dans le milieu anglophone et remporte un certain succès. L’œuvre,
traduite en français par Olivier Choinière à la demande de la troupe Ondinnok, qui souhaitait la jouer sur
scène pour un public francophone, est adaptée et mise en scène en 2006. La
pièce fait l’objet d’une tournée qui se
poursuit pendant les années suivantes (2007, 2008) sur le continent américain
ainsi qu’en Europe, pour enfin faire le tour des communautés autochtones du
Québec en 2009.
Conte d’un
indien urbain raconte l’histoire de
Simon, un
jeune Shuswap de Colombie-Britannique à travers son périple menant de la
réserve de son enfance, le Lac aux Coyotes, à Vancouver. Toutes les étapes de
sa vie sont explicitées à travers les épreuves qu’il doit surmonter :
l’adolescence, la mort, le désœuvrement, la drogue, la rupture, l’isolement, la
ségrégation.
La
structure de la pièce et de son support écrit empruntent au texte théâtral,
avec ses dialogues et ses didascalies. La narration, quant à elle, emprunte au
conte, comme l’attestent le titre de l’œuvre et la présentation de la fable
sous forme de récit joué en monologue indirect par un seul acteur, narrant son
histoire parsemée de 37 personnages qu’il assume tour à tour sur scène.
L’ensemble
de la pièce est porté par une perspective qui interroge le rapport à
l’altérité, dénonce les préjugés et tente dans le même temps d’ouvrir sur des
préoccupations communes aux Autochtones et aux non autochtones.
Pour
ce faire, dès les premières répliques, l’œuvre procède à une démystification de
l’indien :
« On m’a pas mis au pensionnat. J’ai pas été adopté. J’ai jamais pogné de maladie d’une quelconque couverture de la Baie d’Hudson […] j’aime le béton! Je me perds dans le bois. Je me change pas en animal. J’ai jamais eu de visions. J’ai jamais dansé avec les loups. Pis j’braille pas chaque fois que quelqu’un jette un sac de chips à terre. Cimonak j’suis même pas capable de faire tomber une goutte de pluie! » (p.2).
Cette
mise au point révoque l’image d’un autochtone victime, assisté, empreint de
spiritualité, en communication avec les Etres vivants, chamane et
environnementaliste. Le procédé rapproche le spectateur non autochtone de cet
autre supposé différent en annulant ces différences.
A
l’instar de celle-ci, une scène montre le refus de représentations victimisantes
à l’égard de la communauté. L’agente
autochtone du bureau d’aide sociale s’adresse à Simon :
« M. Douglas, les gens de notre communauté ont suffisamment de problèmes comme ça. La dernière chose dont ils ont besoin c’est bien de personnes comme vous qui brandissent la question de la race pour excuser leur paresse » (p.52).
Cependant
cette lutte contre la stigmatisation n’empêche pas la dénonciation d’une
situation qui perdure et que l’on
tait : « C’est une histoire
que j’ai besoin de raconter, pas parce qu’elle est exceptionnelle, mais parce
qu’elle est répandue, pis qu’on la raconte pas souvent » (p.2).
Plus
loin, la pièce dénonce l’enfermement dans la catégorie « indien » en
décrivant la période où Simon gagne sa vie en jouant des rôles de figurant
indien au cinéma. La scène dévoile que
la représentation médiatique de l’indien participe des stéréotypes véhiculés
dans la population :
« C’était à peu près toujours le même film. L’homme blanc est capturé par les Indiens. L’homme blanc sauve la vie du brave indien. L’homme blanc enseigne le sens de l’honneur à l’Indien. L’homme blanc s’en va chevauchant avec la belle et jeune indienne » (p.41).
Le
stéréotype est ici basé sur une comparaison qui avantage le non autochtone paré
de toutes les qualités telles que le pacifisme, le courage, la séduction, les
valeurs morales tandis que l’Indien est belliqueux, assisté et dépourvu de
valeurs morales.
Ces
stéréotypes fictionnels sont réifiés par le réel qui les nourrit, comme
l’indique l’intervention du metteur en scène :
« […] mais si à sa place tu grognais à ton enfant pis après ça que tu garrochais ta femme à terre…? Pourquoi? Parce que t’es en maudit[27]…parce que…ben…il me semble juste que ça fait plus indien. Ah, pis t’sais quand tu parles, tu fais des phrases complètes, pis t’as comme une large palette d’émotions? C’est ça…fais-en moins. Plus stoïque. Plus noble. ‘Tend un peu. Maquillage?! On pourrait –tu y lancer un peu de bouette[28] dans face! Pis mets-y donc une couple de bibittes dins cheveux[29]! Ce qu’on veut ici c’est de l’authentique! Ok, on se la tourne! » (p.41).
Cette
« authenticité » fige des représentations qui évoluent d’autant plus
difficilement que la confrontation avec les Autochtones contemporains paraît
peu probable : « Leur maison était couverte mur à mur d’art autochtone.
Mais j’étais le seul indien à avoir jamais mis les pieds chez eux » (p.46).
La
pièce s’attache également à démontrer par l’absurde la relativité des
différences, bousculant ainsi les représentations d’une altérité absolue. Dans
la scène qui suit, le préjugé rend aveugle et le rapport d’altérité est si fort
que l’on ne voit plus ce qui est semblable. La différence supposée devient
alors un fossé infranchissable qui assigne à la différence :
« - Ça a vraiment l’air bon, Tina. C’est quelle sorte de baies sauvages, ça? - Des fraises. - C’est où que t’es allée les cueillir? - Au I.G.A. [30] - Pis c’te viande-là? De l’orignal? Du chevreuil? - Hamburger. Hot-dog. - Merci, Tina… merci » (p.12).
La
réelle différence, semble dire la scène qui suit, réside dans la légitimité de
celui qui parle : « Donc, en voulant nous éviter l’alcoolisme indien,
ma mère nous a plongé au beau milieu de l’alcoolisme blanc. La seule différence
était que les blancs appelaient ça “prendre ça relax” » (p.11). L’illégitime
est alors confiné dans le stigmate.
Avec
Conte d’un indien urbain, Ondinnok
procède à une déconstruction de l’identité autochtone imaginée en vue d’une
réappropriation identitaire, et d’une transformation des représentations qui
tendraient à maintenir les Autochtones dans un manque d’estime de soi.
A
titre de théâtre autochtone, il construit son identité autour de ses
caractéristiques culturelles telles que l’usage ou la référence discursive aux
termes[31] et rituels
amérindiens : « Je m’excuse
pour le côté rite autochtone du cue[32], mais je vas vous
raconter une histoire, et ça demande une cérémonie autochtone de
circonstance » (Conte d’un indien urbain, p. 2).
Il
fait aussi appel aux langues, ou à
défaut de langues encore pratiquées, à certains termes issus des langues
vernaculaires d’origine qui peuvent s’avérer particulièrement pertinents
pour apprécier le processus territorial qu’une langue peut engager :
« Je me souviens d’un endroit que j’ai déjà appelé “chez nous”, mais encore aujourd’hui, ce nom-là sonne bizarre. Mon peuple l’a nommé “SKLEP TE PESELLKWE”, mais les missionnaires l’ont rebaptisé “Réserve aux coyotes numéro quatre”. Dans ma langue, SKLEP TE PESELLKWE veut pas dire “Réserve numéro quatre”. »
Ces
références linguistiques s’entremêlent à l’usage de la langue véhiculaire, en
l’occurrence le français, mais aussi à l’anglais, également constitutif du
langage populaire au Québec, scellant encore, par la langue, une appartenance
multiple, conflictuelle ou non.
En
1994, Mikisiw, troupe œuvrant dans la communauté de Manawan, jouait Sakipitcikan, une pièce en langue atikamekw et française inspirée de Roméo et Juliette, dans laquelle deux familles, celle de Kinuje, I'homme-poisson et celle de Kokodje, I'homme-femme cannibale,
s'affrontent jusqu’à en perdre leurs racines (University of Guelph, 1994). Ici,
le théâtre scelle une rencontre entre les cultures autochtones, francophones et
québécoises.
A
travers leurs pièces, les troupes véhiculent les chants, les danses
traditionnelles et les mythes qu’elles puisent à même leurs cultures d’origine.
C’est ainsi qu’en 2008, l’amphithéâtre en plein air de Wendake présentait Kiugwe, un spectacle épique mettant en scène les mythes et
légendes des premiers peuples.
Ce
théâtre fait également régulièrement référence à certains événements
historiques constitutifs de sa relation avec les non autochtones tels que la
spoliation des terres, la loi sur les Indiens, les réserves et les pensionnats,
autant d’événements et d’actions reliés au processus politique qui perdure, à
savoir la colonisation.
Tous
ces aspects en font un théâtre de revendication, de recherche d’émancipation et
de création d’une culture nouvelle et commune à la société de laquelle il
participe.
Astrid Tirel
Astrid Tirel est doctorante en Études
Québécoises à l’université du Québec à Trois-Rivières (UQTR). Ses recherches
portent sur l’émergence des identités au sein des pratiques artistiques, et sur
les contextes historiques, sociaux et politiques qui les sous-tendent.
[1]
DICKASON Olive Patricia, Le mythe du
Sauvage, Québec : Éditions du septentrion, 1993; SIOUI Georges Emery, Pour une histoire amérindienne de l’Amérique,
Sainte-Foy : Presses de l’université Laval, 1999.
[2]
AUGUSTINE Millie et GAMBLE Jean, « Le point de vue d’une juriste
autochtone sur la situation des Amérindiens », in Revue des sciences de l’éducation, vol. 23, n°1, 1997, p. 161-167.
[3] Les
Autochtones postulent une appartenance à la terre, un lien de dépendance vis à
vis d’elle, à laquelle ils doivent respect (terre nourricière) et entretien (gestion des ressources), plutôt
qu’un lien de propriété qui suppose
d’extraire de la terre tout ce qu’elle peut fournir à l’être humain, de
pratiquer la culture intensive et l’accumulation dans un objectif de
maximisation de la consommation et de profit. Cette nuance dans le rapport
d’appartenance suggère une nette dichotomie entre un système économique de type
capitaliste à l’œuvre dans les sociétés dominantes et le type d’économie prôné
par les Autochtones, plus axé sur des modes de régulation.
[4] La loi sur les Indiens de 1876 a
interdit les pratiques traditionnelles. Au Québec, l’Assemblée nationale du Québec a adopté, en
1985, une résolution visant à rétablir des droits touchant aux aspects
politiques, juridiques, culturels et économiques des peuples autochtones
présents sur le territoire.
[5] LANDRY
Michel, « Co-création d’un espace-temps de guérison en territoire
ancestral pour et par les membres d’une communauté autochtone au Québec »,
in Drogue, santé et société, vol. 4,
n°2, 2005, p. 141-176.
[6] ROY
Bernard, « Alcool en milieu autochtone », in Drogue, santé et société, vol. 4, n°1, 2005, p. 85-128.
[7]
LAROCQUE Emma D., « La violence au sein des collectivités
autochtones », in Sur le chemin de
la guérison, Ottawa : Commission royale sur les peuples autochtones,
1994, p. 74-91.
[8] CHANDLER
Michel J., LALONDE Christophe E., SOKOL Buryan W., HALLETTE Dany, Le suicide chez les jeunes autochtones et
l’effondrement de la continuité personnelle et culturelle,
Sainte-Foy : Presses de l’université Laval, 2010.
[9] MARTIN
Lee-Ann, Politiques d’inclusion et
d’exclusion : l’art contemporain autochtone dans les musées d’art du
Canada. Rapport présenté au Conseil des Arts du Canada, tapuscrit,
1991. (p. 35).
[10] TAYLOR
Charles, Grandeur et misère de la
modernité, Montréal : Bellarmin, 1992.
[11] GAGNON Alain G., « Plaidoyer pour l'interculturalisme », in Possibles, vol. 24, n° 4, 2000, p. 11-25.
[12] GREEN
Joyce, « Autodétermination, citoyenneté et fédéralisme : pour une
relecture autochtone du palimpseste canadien », in Politique et société, vol. 23, n°1, 2004, p. 9-32. (p.14).
[13] SALÉE
Daniel, « Peuples autochtones, racisme et pouvoir d’État en contextes
canadien et québécois : Éléments pour une ré-analyse », in Nouvelles pratiques sociales, Vol. 17,
n°2, 2005, p. 54-74. (p. 66).
[14] TAYLOR Drew Headen, « Storytelling to Stage: The
Growth of Native Theatre in Canada », in TDR, Vol. 41, No. 3, 1997, p. 140-152.
[15] Abandon
du nomadisme, éducation obligatoire, acculturation religieuse, dépossession
territoriale, consommation à outrance…
[16] SIOUI
DURAND Yves, intervention dans le cadre du panel intitulé « Le soutien aux
artistes », in Expressions,
Rassemblement national sur l'expression artistique autochtone, Gatineau : Canadian Heritage, 2002.
[17]
BOURDIEU Pierre, La domination masculine,
Paris : Seuil, 1998.
[18]
Entretien de terrain avec Sylvie-Ann SIOUI-TRUDEL, 2006.
[19] GAGNÉ
Natacha, GÉROME Laurent, Jeunesses
autochtones. Affirmation, innovation et résistance dans les mondes
contemporains, Sainte-Foy : Presses de l’université Laval, 2009.
[20]
BOUCHARD Jacqueline, « Art et pouvoir. Redessine-moi mon histoire et je te
dirais qui je suis », in Anthropologie
et sociétés, vol. 16, n°3, 1992, p. 147-158.
[21] SURGERS
Anne, Scénographies du théâtre occidental,
Paris : Armand Colin, 2007.
[22] TAYLOR Drew Headen, « Storytelling to Stage: The
Growth of Native Theatre in Canada », TDR, Vol. 41, No. 3, 1997, p. 140-152.
[23] SIOUI
DURAND Yves, intervention dans le cadre du panel intitulé « Le soutien aux
artistes », in Expressions,
Rassemblement national sur l'expression artistique autochtone, Gatineau : Canadian Heritage, 2002.
[24]
BOUCHARD Jacqueline, « Art et pouvoir. Redessine-moi mon histoire et je te
dirais qui je suis », in Anthropologie
et sociétés, vol. 16, n°3, 1992, p. 147-158.
[25] GOFFMAN
Erving, La mise en scène de la vie
quotidienne, Paris : Éditions de Minuit, 1973; Les rites d’interaction, Paris : Éditions de Minuit, 1974.
[26] AUSTIN
John Langshaw, Quand dire, c’est faire,
Paris : Editions du Seuil, 1991.
[27] « en colère »
[28] « la boue »
[29] « met-lui donc quelques bestioles dans les
cheveux »
[30] Nom de
supermarché
[31] Ondinnok, nom de la compagnie théâtrale
dirigée par Yves Sioui-Durand et Catherine Joncas, est un terme wendat qui
désigne un rituel théâtral de
guérison qui dévoile le désir secret de l'âme. Aataentsic Masques et théâtre est le
nom de la compagnie dirigée par Sylvie-Anne Sioui-Trudel, qui signifie
« femme de pouvoir » et fait référence à la femme qui a crée le
monde.
[32] « Son »
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