S’il n’y avait qu’un point commun à la diversité des articles que nous avons réunis ici, ce serait sans doute celui-ci : un inlassable travail de tisserand pour nouer l’esthétique et le vécu, le monde et sa mise en forme, l’art et son souffle.

 

Ces oppositions peuvent paraître binaires – et c’est tant mieux, puisque cela signifie qu’elles tendent de plus en plus à être dépassées. Ce dépassement constitue sans doute la tâche qui incombe à notre modernité avancée.

 

Cela a été dit et répété : l’Art et les institutions qui le cernent et le définissent sont des inventions modernes, occidentales. Les peintures rupestres de Lascaux, les masques océaniens, les colonnes doriennes, les retables chrétiens avaient une valeur et une force d’expression cultuelle, religieuse, rituelle. L’art était dans la vie au point qu’il ne s’en distinguait pas, qu’il faisait directement partie des palettes expressives des sociétés humaines. C’est à partir de la Renaissance, dans un mouvement qui s’accélère au dix-huitième siècle, que l’art devient l’Art, production distincte du reste du champ des occupations et des besoins quotidiens, appelant une pure jouissance esthétique désintéressée[1]. « L’Art pour l’Art » cher aux symbolistes de la fin du dix-neuvième siècle témoigne de manière frappante de cette émancipation de l’art quant à ses anciennes fonctions rituelles[2].

 

Mais cette autonomisation de l’art n’a jamais été synonyme d’une séparation du reste du monde : l’art est dans le monde et il y demeure, pour le meilleur – une œuvre qui soudain nous interpelle et nous guérit – et pour le pire – l’exposition d’ « art dégénéré » organisée à Münich en 1937 par le régime nazi.

 

Détournées, récupérées, utilisées, institutionnalisées, confrontées aux horreurs du siècle, sacralisées ou ébranlées par les formes non occidentales, les pratiques artistiques sont aujourd’hui entre deux eaux, écartelées entre aspirations à une stricte autonomie esthétique et désirs de prendre leur part dans le cours du monde. Et sans doute cet écartèlement est-il bon et nécessaire. Peut-être même constitue-t-il un principe actif de ce que nous reconnaissons comme art ?

 

La Rédaction