Editorial # 2: « L’art, un principe actif ? »
Par La Rédaction, dans La Revue -# 104 - Fil RSS
« Principe actif : partie composante d'un corps chimique ou d'un
médicament, qui lui confère des propriétés particulières. » (Dictionnaire français de médecine et
de biologie, t. 3, 1972)
« L’art,
un principe actif ? » Cette question constituait, à peu de choses
près, la totalité de l’appel à contributions que nous avons lancé pour ce
numéro. Il nous importait de laisser ouverts tous les possibles, toutes les
pistes pour tenter d’approcher ce que l’art – ce que nous appelons
« art », ce qui nous parle et nous saisit comme art – produit comme
réaction, au sens chimique du terme, dans notre espace intime et dans notre
espace commun.
Des
arts plastiques aux arts de la scène, en passant par la musique ou la
littérature, de la « Vieille Europe » au « Nouveau Monde »,
d’hier à aujourd’hui, les propositions que nous avons reçues ne se privent pas
d’explorer de multiples horizons, parmi une infinité d’autres sans doute. L’art
pour guérir. L’art pour apprivoiser la mort, les morts. L’art pour s’inventer
une identité. L’art pour sauver l’éphémère, l’art pour sauver la mémoire. L’art
pour reconfigurer les coordonnées du réel pas si inamovibles qu’on le croit,
l’art pour s’expérimenter autrement. Les principes actifs de l’art pour faire
fuir la belle assurance de l’Art institutionnalisé.
S’il
n’y avait qu’un point commun à la diversité des articles que nous avons réunis
ici, ce serait sans doute celui-ci : un inlassable travail de tisserand
pour nouer l’esthétique et le vécu, le monde et sa mise en forme, l’art et son
souffle.
Ces
oppositions peuvent paraître binaires – et c’est tant mieux, puisque cela
signifie qu’elles tendent de plus en plus à être dépassées. Ce dépassement
constitue sans doute la tâche qui incombe à notre modernité avancée.
Cela
a été dit et répété : l’Art et les institutions qui le cernent et le
définissent sont des inventions modernes, occidentales. Les peintures rupestres
de Lascaux, les masques océaniens, les colonnes doriennes, les retables chrétiens
avaient une valeur et une force d’expression cultuelle, religieuse, rituelle.
L’art était dans la vie au point qu’il ne s’en distinguait pas, qu’il faisait
directement partie des palettes expressives des sociétés humaines. C’est à
partir de la Renaissance, dans un mouvement qui s’accélère au dix-huitième
siècle, que l’art devient l’Art, production distincte du reste du champ des
occupations et des besoins quotidiens, appelant une pure jouissance esthétique
désintéressée[1].
« L’Art pour l’Art » cher aux symbolistes de la fin du dix-neuvième
siècle témoigne de manière frappante de cette émancipation de l’art quant à ses
anciennes fonctions rituelles[2].
Mais
cette autonomisation de l’art n’a jamais été synonyme d’une séparation du reste
du monde : l’art est dans le monde et il y demeure, pour le meilleur – une
œuvre qui soudain nous interpelle et nous guérit – et pour le pire –
l’exposition d’ « art dégénéré » organisée à Münich
en 1937 par le régime nazi.
Détournées,
récupérées, utilisées, institutionnalisées, confrontées aux horreurs du siècle,
sacralisées ou ébranlées par les formes non occidentales, les pratiques
artistiques sont aujourd’hui entre deux eaux, écartelées entre aspirations à
une stricte autonomie esthétique et désirs de prendre leur part dans le cours
du monde. Et sans doute cet écartèlement est-il bon et nécessaire. Peut-être
même constitue-t-il un principe actif de ce que nous reconnaissons comme
art ?
La Rédaction
[1] La
manière dont Kant appréhende le jugement esthétique dans la Critique de la faculté de juger est
révélatrice de l’autonomisation de la jouissance esthétique à l’époque
moderne : le jugement esthétique est « désintéressé », la beauté
est perçue dans un objet « sans représentation d’une fin ».
[2] Et
encore : « Fixer le rêve des
réalités, l’Informulé planant sur elles, les disséquer impitoyablement pour
voir leur âme, s’acharner à la poursuite de l’Intangible et se recueillir –
dans le silence – pour en noter la mystérieuse signification. », écrivait
Henry Van de Velde dans La Wallonie,
V, n° 2-3, février-mars 1890, p. 92-93.
Trackbacks
Aucun trackback.
Les trackbacks pour ce billet sont fermés.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment.
Ajouter un commentaire