Dans un premier temps, nous débattrons de la polysémie du sujet donné : comment comprendre cette question ? Une fois, cette analyse des termes faite, l'entretien s'interrogera sur trois aspects précis :

1- Qu'est-ce que l'art ? Lorsqu'on parle d'art, de quoi parle-t-on : des arts libéraux ? Du spectacle vivant ? Ou l'art, en lui-même, est-il devenu par le mot une œuvre totale, fusionnant toutes les formes d'expression ? Le mot « art » recouvre-t-il toutes les activités de création, d'expression ?

2- Ensuite, nous nous arrêterons sur le premier sens donné à la question : l'art est un principe actif, au sens chimique du terme ; c'est-à-dire que l'art, tel un élément chimique, provoque, déclenche un événement. Lequel ? Sous quelle forme ? L'art est-il un électro-choc qui relance le spectateur dans son questionnement, dans son regard sur le monde ? L'art est-il actif, au sens où l'entendait l'esthétique relationnelle chère à Nicolas Bourriaud ? C'est-à-dire que l'art établit, rétablit un dialogue, un échange ? Ou faut-il entendre actif au sens de mouvement, d'œuvre en mutation, en changement perpétuel ? Actif ou activiste : si l'art provoque, choque, est-il politique et militant ? L'art a-t-il encore pour mission de changer le monde ?

3- Enfin, pour clôre cette réflexion autour de l'art, de son rôle et de sa fonction, nous entendrons « principe actif » au sens paracelsien, médical et pharmaceutique premier. L'art est-il un principe actif, une molécule qui guérit et soigne ? L'art exerce-t-il un pouvoir curatif et thérapeutique sur celui qui le génère, sur celui qui le regarde ?L'art est-il une nécessité pour l'homme, en somme ? On retrouve dans le terme de « nécessité » l’idée de « principe », de valeur, de morale... L'art serait une philosophie de vie : pour mieux vivre, pour survivre. L'art serait alors cette molécule qui soigne, qui réveille et stimule.

Solène Bertrand : Nous avons tous deux choisi de mener une réflexion à deux voix afin d'exposer nos différentes approches de l'art. Quand je t'ai proposé de participer à ce projet, tu m'as immédiatement interpellée sur la définition de l'art. Tu réduisais le terme à l'expression plastique. Depuis, tu as eu l'occasion de repenser ces questions. Ta conception de l'art a-t-elle évolué ?

Frantz Zisseler : Au début, lorsque tu m'as soumis le sujet, j'ai immédiatement fait l'équation « art = arts plastiques ». Puis, j'ai réfléchi et me suis interrogé sur les possibles définitions de l'art. Peut-on circonscrire un champ ? Qu'est-ce que l'art en général ? Pour toi, l'art recouvre-t-il plusieurs modes d'expression ? Tu définis l'art par rapport à un medium ou par rapport à un enjeu ?

S.B. : Pour moi, l'art est un terme générique qui englobe toutes les matérialisations de pensée. L'art est, en somme, un objet issu de la pensée, une synthèse... Ainsi, je considère comme artistiques toutes les pratiques qui transcendent la réalité, qui en proposent une nouvelle approche. Le théâtre est un art car il est une mise en scène de l'écrit, une mise en corps d'une parole. La littérature, le cinéma, la musique sont des media permettant de provoquer l'émotion, de susciter l'intérêt et de révéler le monde avec de nouveaux outils. Pour moi, est art tout ce qui transforme la réalité, la dévoile.

Pour reprendre Léonard de Vinci, l'art est « cosa mentale », c'est-à-dire que c'est un travail de l'esprit. L'art est le domaine de la création ex nihilo. L'artiste met en forme un matériau qui préexiste à son action : il taille la pierre, sculpte le bois, organise les mots, harmonise des sons. Ainsi, pour revenir au champ qui t'intéresse, les arts plastiques sont une matérialisation d'une pensée, d'une sensation, l'expression palpable d'une sensibilité, d'une individualité. Qu'en dis-tu en tant que praticien ? Comment définirais-tu l'art, ton art ?

F.Z. : L'art, c'est général et ça englobe la peinture, la sculpture, le dessin, la musique. Pour moi, les arts plastiques prédominent, mais c'est n'importe quoi car je cloisonne et limite à mon art d'élection.

S. B. : Effectivement, l'art n'est pas que plastique. Que fais-tu du théâtre, des arts vivants, etc. ?

F.Z. : On voit que définir l'art est complexe. Je préfèrerais alors me demander comment l'art est né ? A quel moment l'art a-t-il eu son statut d'art ? Quand a-t-on commencé à structurer les modes d'expression autour de ce terme générique ?

S. B. : Tu te demandes à quelle période on a considéré les formes d'expression comme artistiques ? Je pense que l'art a préexisté à sa nomination. J'ignore à partir de quand on a classé et organisé les expressions en différentes strates. Je pense que, longtemps, on a conservé la terminologie classique évoquant les « arts libéraux ».

F. Z. : Cette nécessité de classification, de cases me gêne.

S.B. : Il est vrai que c'est un peu artificiel, mais nécessaire pour orienter et cibler notre discussion.

F.Z. : Par exemple, l'art préhistorique, c'est de l'art. Sur les parois de Lascaux sont dessinés des animaux, des scènes de chasse etc... Considère-t-on les hommes d'antan comme des artistes ? A-t-on donné un statut d'œuvre d'art à ces dessins ou sont-ils uniquement des témoins d'un lointain passé ? Tu comprends mon questionnement : si on essaie de définir l'art, je voudrais savoir quand on a commencé à étudier ces formes et à les conceptualiser, à les ranger sous le vocable d' « art » ?

S.B. : Oui, je comprends ton interrogation, mais cela me semble vertigineux car il s'agit de se demander si l'art existait avant même qu'on le nomme ainsi. Pour ma part, je pense que oui. Ensuite, il a fallu organiser et structurer les connaissances, les productions. Par contre, à mon sens, la conception de l'art et de l'artiste-démiurge est née avec le mouvement romantique. Je crois que c'est à cette période qu'on a envisagé l'art comme expression du moi, comme exaltation des sentiments et donc comme geste créatif et individuel. A partir de là, la conception de l'art a évolué, voire s'est ennoblie car l'artiste est alors devenu un passeur, un intermédiaire : le Visionnaire qui transmet, transfigure une réalité.

F.Z. : Admettons que l'art en tant qu'expression de l'individu et de sa sensibilité date de ce fameux XIXe siècle, je peine toujours à définir l'art. A quoi reconnaît-on l'art, ou une œuvre d'art ?

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Fig. 1 : Frantz Zisseler, HuMan Bomb, médias mixtes, 2008. [Photo : D.R.]

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Fig. 2 : Frantz Zisseler, Mastaba, médias mixtes, mars 2009. [Photo : D.R.]

S.B. : Tu abordes des questions complexes qui font débat, surtout actuellement avec l'art contemporain. Comment définir une œuvre d'art ? Par son prix, sa rareté, son caractère exceptionnel ? Personnellement, pour essayer de me repérer dans ces méandres, je considèrerai l'art par opposition à l'artisanat. L'artisanat, c'est la reproduction de techniques, de savoir-faire pour réaliser des objets voués à être reproduits. L'art, quant à lui, aurait un caractère unique : il n'est pas destiné à se multiplier car on ne peut reproduire le geste artistique, dupliquer l'inspiration. Il y a dans mon approche un héritage romantique car je considère l'art comme une espèce de magie, de pratique qui nous dépasse, qui est au-dessus de nous. Ainsi, une œuvre d'art est unique. Voilà mon critère.

F.Z. : Que dis-tu alors des gravures de Goya ? Elles ont été multipliées et, pourtant, elles ne perdent pas leur caractère d'œuvre.

S.B. :Tu as raison, cette question de la duplication dans l'art se pose. Pour les gravures, nous sommes à la croisée des chemins. On a recours à un principe artisanal, mais on demeure dans une démarche artistique : c'est le trait qui a été unique qui, par la technique, devient réitérable. Cette question des multiples est celle qu'a posée Walter Benjamin dans son célèbre L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique. Pouvoir reproduire une œuvre, est-ce lui faire perdre son unicité ? Question complexe qui nous éloigne de notre tentative de définition. Je crois qu'il faut qu'on se limite à évoquer l'art comme la production esthétique d'une pensée. Ainsi, cela permet de couvrir, sans exclure, de nombreux champs. Peut-on convenir d'une définition commune de l'art ?

F. Z. : Oui, l'art est la matérialisation d'une pensée, l'expression de l'esprit dans un objet. Pour la suite de notre entretien, je préfèrerais toutefois qu'on opte pour une forme d'art car cela évitera de parler dans le vague. Etant artiste-plasticien, je ne te cache pas que ce qui m'intéresse ici, c'est de réfléchir avec toi sur l'art contemporain comme principe actif.

S.B. : Au terme de cette première phase de réflexion, on repose donc différemment le sujet en le circonscrivant. Notre fil conducteur sera donc : « l'art contemporain, un principe actif » ? L'art contemporain se prête bien à cet exercice de réflexion sur le principe actif car c'est un art en mouvement, qui se fait, sorte d' « art in progress ». Il est actif car protéiforme, hybride. L'art contemporain est multiple non seulement dans la forme et le choix des medias (installations, peintures, performances, vidéos, etc.), mais également dans le fond avec des prises de position diverses et des volontés artistiques nombreuses. Pour toi, quels sont les artistes qui illustreraient le mieux ce mouvement perpétuel, cette activité et cette remise en question par l'art ?

F.Z. : Avant de se concentrer précisément sur l'expression contemporaine, je voudrais revenir sur le principe actif inhérent au geste artistique lui-même. En effet, je crois que le mouvement, l'action sont dans la fulgurance présidant à l'acte artistique. En fait, je pense ici au peintre spirite Augustin Lesage qui, du fond de sa mine, a entendu un appel et a donc libéré le message entendu grâce à la peinture. Ainsi, l'art est actif car impulsion, voire magie. En effet, et je referme ensuite ma parenthèse, j'ai toujours été fasciné par ce mystère de l'art : comment étaler une couleur, un pigment ? Agencer et proposer une mise en espace ? L'art entretient un rapport à la magie et à la nature. L'art fonctionnerait comme une sorte de prière destinée à déclencher des signes, à décoder un message secret. Même si on est maintenant dans le concept, je m'interroge et me demande si la magie est derrière tout ça.

S.B. : Tu rapproches le principe actif de la potion magique, comme si l'art transformait les choses en distillant des messages codés. On sait que l'art n'est pas magique car c'est une alliance des maîtrises et techniques. Où est la magie dans l'art ? Peut-être parles-tu de magie là où réside le mystère de la création. Peut-on reprendre sur la classification des artistes appartenant à l'art contemporain ? Quels sont les artistes dont tu retiendrais le travail pour parler d'un art qui bouge, bouscule, dérange, amuse, etc. ?

F.Z. : Paul McCarthy, Sarah Lucas, Atelier Van Lieshout, George Condo, Martin Kippenberger, Jonathan Meese, Franz West. Il n'y a pas de points communs entre tous ces artistes. Avec ce medley d'artistes, j'ai voulu te donner un aperçu de mes préoccupations artistiques. Il y aurait bien d'autres artistes à citer, mais le temps nous manque. Je te cite donc ceux qui traversent mon esprit à l'instant. Je ne vais pas détailler mon rapport à chaque travail, mais chez Condo, j'aime cette représentation, que je trouvais initialement assez laide et vulgaire. Derrière la facilité affichée, j'ai trouvé une grande force dans le travail. Chez Meese, j'aime sa prétention à l'art total et son nombrilisme assumé. La démesure affichée du personnage et du travail me plaît. Il y a donc de nombreuses propositions qu'on ne peut recenser ici. Ce que j'aime dans l'art contemporain, c'est ce multiple, cette diversité.

S. B. : L'art contemporain revêt de multiples visages et ce caractère protéiforme impulse cette notion de mouvement. Les propositions sont nombreuses : on peut être dans un rapport purement esthétique et poétique ou encore dans un discours politique. Je pense, par exemple, pour l'approche esthétiquem à des travaux d'artistes comme Martine Aballéa ou Pipilotti Rist qui créent, l'une par la photographie, l'autre par la vidéo, des univers oniriques nous promenant ainsi dans un espace de rêveries matérialisées. Ici, l'art bouleverse, émeut, touche à la sensibilité, à la fragilité.

Par contre, d'autres artistes optent pour des œuvres à caractère politique. Je pense par exemple aux Guerilla Girls ou encore à Orlan en ce qui concerne les revendications féministes. Bien sûr, il y aussi des artistes comme Gianni Motti et Jota Castro qui proposent des interventions radicales et engagées. Je me souviens de Discrimination Day de Castro qui consistait, lors d'un vernissage, à isoler les visiteurs selon leur couleur de peau et à ainsi matérialiser la discrimination ordinaire.

Es-tu réceptif à ce type de propositions qui sont, pour moi, des propositions perturbantes, provocantes, mais efficaces ? En somme, cela vaut mieux qu'un long discours. Par l'art, on éprouve ce qu'est le rejet. Qu'en penses-tu ?

F. Z. : Personnellement, j'apprécie plus l'individualisme de l'artiste dans sa propre recherche par rapport au monde, à la réalité. J'aime la manifestation du Moi comme chez des peintres tels que Neo Rauch, John Currin qui associent à leur fantaisie et univers une dimension très lisse, très classique que j'apprécie ; c'est pourquoi j'ai plus de difficultés à être touché par des œuvres supportant un discours militant.

S. B. : Je comprends tout à fait ta position, qui se retrouve dans ton travail. Tu ne cherches pas à élaborer un discours, mais à projeter, à matérialiser tes ressentis. Je trouve d'ailleurs que c'est important de conserver ce principe actif premier : l'art est un plaisir de l'oeil, du regard. L'émotion et le ressenti sont importants.

F. Z. : Moi, je parlerai effectivement de critère esthétique, mais peut-être pas du beau car je peux trouver beau le laid, être touché par une esthétique qui rompt avec les critères ordinaires. Par exemple, le travail de Thomas Hischhorn qui est un travail jouant avec les matériaux, le cartonnage, le scotch propose un travail que je trouve très beau car il parvient à transformer le bricolage en œuvre d'art. J'aime bien également des œuvres plus « choc », qui provoquent comme celles des Frères Chapman ou de Maurizio Cattelan. J'aime que les artistes me bousculent, soient audacieux. Mais je pense que ça va veillir car les provocations ont un côté facile. Elles s'inscrivent dans l'air du temps et ne persisteront peut-être pas .

S. B : C'est vrai que le flux d'œuvres nous amène à nous interroger sur la pérennité de certaines. Je crois que demeurent les mouvements qui rejouent les codes de l'art et provoquent. Le principe actif bouscule. Warhol et Duchamp ont bousculé le monde de l'art en leurs temps Ils ont ainsi fait évoluer la conception même de l'art. L'art n'est pas le beau, mais la pensée.

L'art ne se résume pas à sa seule fonction esthétique : il remet en question la société (chez Duchamp, c'est le ready-made qui rompt avec l'esthétique, chez Warhol, c'est la critique et le jeu avec la consommation, la culture de masse). De nombreux mouvements ont donc provoqué des débats et orienté vers de nouveaux horizons. On songe à Fluxus, à l'actionnisme viennois, etc. Tantôt il a fallu provoquer la pensée, tantôt la morale.

L'art contemporain est donc un principe actif car il bouscule les matières, les matériaux, la pensée et les codes. Par exemple, l'esthétique relationnelle qui a été théorisée par Nicolas Bourriaud est une relance de l'art. On rejoue les codes en incluant le spectateur dans le dispositif. L'art est ainsi doublement actif car, en mouvement, mais aussi participatif. Des artistes comme Rirkrit Tiravanija, ou Felix Gonzales-Torres ont conçu des œuvres qui ne pouvaient fonctionner que sur un mode interactif ; le visiteur étant actif car construisant, par sa présence, le sens de l'œuvre.

F. Z. : Cette esthétique perturbe les codes habituels en ne mettant pas à l'écart le visiteur, en ne mettant pas la distance entre le regardant et l'œuvre. Peut-être y-a-t-il un risque de transformer l'art en distraction, divertissement. Je pense à la dernière biennale de Venise et au travail de Tobias Rehberger qui a investi la cafétéria en confondant art et déco. Tout ça est troublant. Parfois, la frontière est plus claire. Par exemple, l'expérience du train fantôme d'Elaine Sturtevant dans l'exposition The Razzle Dazzle of Thinking. Sturtevant associe ici le jeu à la référence.

S. B. : Il est vrai que cette installation présente un caractère ludique et rappelle les trains fantômes. Il y a donc ici la volonté de créer une tension chez le spectateur et d'être dans l'expérimentation. Ce voyage est une manière d'éprouver l'art. Puis, le parcours est une promenade référentielle : actifs, nous devons comprendre les allusions et scènes reproduites. On croise pêle-mêle John Waters, Damien Hirst...

Exigeant et drôle, je trouve ce travail très complet. D'ailleurs, Sturtevant, à sa façon, bouscule et interroge le visiteur sur la valeur de l'œuvre d'art. Reproduisant des œuvres marquantes de l'art conceptuel (Beuys, Duchamp), elle nous interroge sur les enjeux de la représentation dans l'art et nous ébranle.

Que vient-on voir ? L'objet supplante-t-il la pensée ou inversement ? L'artiste propose alors un discours tautologique : l'art parle de lui-même et sur lui-même. Es-tu sensible à ces remises en question de l'art, de l'objet ou est-ce trop conceptuel ?

F. Z. : J'y suis sensible, mais je n'aime pas être submergé par ce genre de propositions qui, à un moment, me lassent.

S. B. : On parcourt bien rapidement l'histoire de l'art car on pourrait mentionner comme agissant tel un principe actif sur les visiteurs des artistes comme Gina Pane avec ses célèbres et violentes performances, ou encore Hermann Nitsch pour ses célébrations sanglantes, sans oublier les positions radicales de Jochen Gerz qui paya des SDF pour jouer leur propre rôle sur le parvis de la cathédrale de Paris.

Toutes ces interventions ont pour but d'impliquer, de provoquer directement nos émotions, nos sentiments. D'autres manières de nous impliquer en appellent directement à l'expérience interactive : Christoph Büchel et son installation Dump qui nous invitait à pénétrer dans un tuyau pour découvrir, sous les décombres, un appartement. Que penses-tu de ces multiples propositions ?

F. Z. : Chez Nitsch, je suis fasciné par les rituels sanglants et effroyablement beaux. Il y a un côté spectaculaire dans les propositions et une acceptation de la chair dans son acception religieuse. Il y a un côté wagnérien de la chair chez lui. Il propose de reconquérir un territoire perdu : celui de la religion, du rituel. Pour les autres artistes cités, je n'ai pas de commentaires à faire car je ne suis pas tellement sensible à leur pratique.

S. B. : On a vu donc que l'art est un principe actif car il peut bousculer par l'esthétique, le politique, l'interactif. Vois-tu d'autres domaines que l'on aurait oubliés ?

F. Z. : On n'a pas parlé de l'art qui est une pratique, une thérapie, la seule expression qui reste aux gens malades. Je pense à l'art brut, à ces gens qui font de l'art sans le savoir car ils n'ont pas de considération sur l'art : ils doivent faire, passer à l'acte, comme le facteur Cheval transformant sa maison en un palais idéal. Il n'y a pas de but artistique poursuivi, mais un but humain, une nécessité de faire.

S. B. : Tout à fait d'accord avec toi pour considérer cette pratique car voir de telles œuvres bouleverse. Elles sont le résultat de l'impulsion, d'un instant qui, par l'art, se fige. Tu me permets ainsi de faire la transition vers notre dernière partie, celle qui appréhende l'art comme principe actif au sens paracelsien, l'art qui soigne.

Dans tous les cas, l'art bouscule et provoque une transformation. En cela, il est actif. Actif aussi au sens médical de Paracelse car une molécule active est une molécule qui, combinée à une autre, soigne et améliore l'état. Ainsi, et c'est ce point qui te semble primordial, l'art serait avant tout une molécule qui soigne. Deux postures et appréhensions de l'art apparaissent : celle de l'artiste qui fait l'art et a besoin de cette pratique, comme une évidence ; la mienne, qui ne me nourris que d'art et en ai besoin comme thérapie. Que l'on soit acteur ou consommacteur, l'art serait donc un principe actif, un médicament, un dérivatif.

Tous les deux, nous percevons les formes d'expression artistique comme des réponses à nos questions. L'art est une proposition permettant de supporter mieux les choses, de les transcender. Nous avons recours à la culture pour donner un sens à la vie. On lit pour mieux comprendre les choses, pour vivre par procuration. L'art est alors un accélérateur de vie car il permet de multiplier les points de vue, de rencontrer, par le medium, des personnalités qu'on ne pourrait croiser dans la vie. Ainsi, cela nous fait progresser, avancer : on se soigne car cela permet de rompre avec le quotidien et de dépasser le matériel pour toucher au sensible et à l'Invisible.

F. Z. : En t'écoutant, je m'interroge sur ce besoin permanent que nous avons de remplir le temps, de passer le temps. Pourquoi cette nécessité de passer le temps ? Pourquoi faut-il des palliatifs ? Ne peut-on accepter de vivre sans enjeux ? Et si je faisais de l'art comme ça. Je pourrais faire du sport en loisir, mais je fais de l'art. C'est peut-être aussi simple que ça : une façon de remplir le vide.

S. B. : Oui, mais recourir à l'art n'est pas neutre. Comme tu le dis toi-même, tu aurais pu opter pour une autre « occupation », mais tu t'es tourné vers les arts plastiques. Ce choix révèle donc une recherche de ta part. Je crois que l'art enrichit la vie et permet d'être acteur. Tu cherches à occulter la dimension thérapeutique de ton travail comme si tu risquais de le réduire et ainsi de rompre la magie que sous-tend le geste du créateur. Pourtant, ta vie atteste que l'art est un principe actif car tout est articulé autour de ta pratique, de ta recherche.

F. Z. : Déjà, je ne comprends pas ce que veut dire le terme « principe actif ». Pour moi, un principe actif évoque l'ergot de seigle qui contient la substance pour le LSD. Ainsi, l'art et son mystère diffuseraient des substances qui transforment, qui donnent autre chose. Pour moi, je peux considérer l'art comme principe actif car ça me façonne, me change et modifie mes perceptions. L'art s'est imposé à moi : ce n'est pas qu'un jeu car il y a une valeur universelle, une communication possible. C'est une sorte de projection de mon intériorité. Par contre, je me demande comment tu te situes par rapport à l'art : comment regarder l'art sans en faire ? C'est comme regarder le foot sans en faire ? Comment aimer sans pratiquer ?

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Fig. 3 : Frantz Zisseler, Le Petit Communiant, peinture projetée à la brosse, 205 x 122 cm, 2000. [Photo : D.R.]

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Fig. 4 : Frantz Zisseler, Dessins, 50 x 65 cm. [Photo : D.R.]

S.B. : Il y a différents degrés d'appréhension. Je n'ai pas besoin de recourir à la pratique pour avoir un rapport à l'art : je prends la pensée des autres, m'en nourris et la réadapte pour l'intégrer à ma vie... Je me mets dans la posture de recevoir et de collecter des informations pour donner une cohérence à mon monde. L'art me permet de remplir de sens les choses qui me posent question. Mais je ne suis pas d'accord avec ta pensée selon laquelle, en tant qu'artiste, tu as un accès particulier à l'art. Tu ne peux pas confondre les choses. Chacun a son œil et son regard. Tu considères que tu as un rapport à l'invisible en pratiquant : cela est prétentieux. Je pense qu'il ne faut pas faire pour connaître.

F. Z. : Peut-être suis-je radical dans ma formulation. Mais c'est vrai que je me demande ce que peut représenter l'art pour celui qui ne le fait pas. Toutefois, il est vrai que le besoin peut se faire sentir chez tous.

S. B. : Toi, tu vois l'art comme une nécessité. Pourquoi travailles-tu ? Quels sont les enjeux ?

F. Z. : Pour moi, l'art me permet d'accepter la vie, une réalité. C'est l'art qui fait le cordon, le lien avec la vie et m'évite d'être déconnecté. Pour alimenter mes recherches, j'ai besoin de voir le travail des autres. Cela m'aide à comprendre ce que ce qui se passe dans le contemporain, aujourd'hui. De plus, cela me permet de garder le contact avec la société humaine.

S. B. : Tu essaies d'esquiver la question, mais j'ai l'impression que l'art s'impose à toi. C'est ta façon de mener ta vie, de survivre, non ?

F. Z. : Oui, c'est ça. On essaie de trouver d'autres raisons plus intellectuelles, plus conceptuelles, mais c'est l'art qui m'empêche de couler. Même si je ne suis pas un artiste reconnu, le fait de faire me donne la sensation d'être.

S.B. : On touche à ce qui nous intéresse : l'art est un principe actif car c'est cette molécule qui soigne et permet de défier la vie, voire la mort ?

F.Z. : Je citerai Robert Filliou : « L'Art est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art. » L'art enjolive et c'est aussi une façon de laisser une trace. Le jour de ma mort, je pourrai me dire que je n'ai pas toujours assuré, mais mon travail sera la preuve de ma recherche permanente, en tant qu'humain, en tant qu'artiste. Je n'aurai pas procréé, mais créé.

S.B. : En pratiquant, tu penses dominer la mort ?

F.Z. : Non car mon travail finira à la poubelle. Il ne restera que quelques vestiges. La réalité est difficile à comprendre, la vie,, etc. Travailler est une manière de réparer, de rectifier. A passer ma vie à chercher, peut-être parviendrai-je à me trouver ?

S.B. : Je partage cette vision qui détourne la formule de Picasso : « Je ne cherche pas, je trouve. » Toi, tu ne prétends pas trouver, mais demeurer dans un mécanisme de recherche, de quête. Ce qui maintient, c'est effectivement de ne jamais mettre un terme à la recherche. L'art est un élément moteur et vital pour moi. Par lui, je me construis, réfléchis et donne sens à mon existence. Ainsi, l'art est un mode de vie, d'être, un rapport au monde, une philosophie. En ce sens, l'art est pour moi un principe car c'est un système, une priorité, une évidence pour enrichir et dépasser les frontières et limites d'un réel trop pesant. C'est donc un principe actif car c'est le fluide qui me maintient en vie, me bouleverse, m'émeut, me choque, me provoque et m'informe. Autant de fonctions à la fois... Et toi ?

F.Z. : Je ne sais plus quel peintre allemand a dit « l'expressionnisme, ce n'est pas une façon de peindre, c'est une façon de vivre », mais, pour moi, se sentir artiste, ce n'est pas une façon de faire, mais une façon d'être, la seule que j'ai trouvée.

Propos recueillis par Solène Bertrand entre mars et juin 2010

Frantz Zisseler vit et travaille au Havre. Cet artiste-plasticien a une pratique variée : dessin, peinture, sculpture, installations... On peut découvrir son travail en consultant le site suivant : http://frantzzisseler.weebly.com.

Encadré :

Présentation de Frantz Zisseler par Solène Bertrand, critique d’art

« Frantz Zisseler est un artiste touche-à-tout, multipliant les supports de travail ainsi que les références. Dans sa production, on croise à la fois les beaux-arts (la peinture, la sculpture, le dessin), l'art populaire ou des approches contemporaines comme l'installation, le concept.

L'idée de cohérence et d'unité n'habite pas l'artiste. Au contraire, il cherche à ordonner le chaos, son propre chaos résultant d'une lecture complexe et conflictuelle du monde. Les peintures, d'un traitement classique et raffiné, abordent des sujets résolument contemporains et insolites. De l'observation de ces toiles se dégage un sentiment de flottement entre deux temps, entre deux pensées qui se cherchent. On oscille entre le classique et le contemporain, entre la provocation et la démonstration. Frantz Zisseler peut très bien se livrer à un travail sur le paysage (opérant alors un retour mélancolique au romantisme ou spirituel), tout comme à des distorsions de visages, des scènes perturbées et bouleversées. L'artiste tente, par ces multiples représentations, de saisir le mystère de la peinture, de capturer cet évanescent secret de la création. On sent cette tension entre harmonie et destruction, cette difficile réconciliation avec soi et avec le monde, avec la réalité.

Outre la peinture, Frantz Zisseler, dans sa maîtrise des matériaux, travaille également les volumes se jouant tantôt de la reprise formelle sur un ton ironique, tantôt optant pour une reconstitution grandiloquente avec un Mastaba fait de mille pièces récupérées et transformées. Il se plaît à mêler les strates temporelles, à les superposer : les objets récupérés, témoins du passé, connaissent un nouveau présent par la réification artistique. Frantz Zisseler transforme les matériaux, les recycle, se les réapproprie. Son travail est une manifestation extérieure de ses préoccupations personnelles, un moyen de réunir ce qui est séparé, d'unir ce qui ne peut pas l'être. Ainsi, il mêle les matières, les références, les registres pour tenter d'unifier ce qui, en lui, peine à se rencontrer.

De ce désordre naît une multiplicité d'approches et de traitements qui font toute la richesse de son travail. En parcourant ses œuvres, on accède à un monde invisible, le sien. Les dessins, dont la pratique quotidienne se rapproche du journal intime, nous raconte les préoccupations, les peurs, les angoisses de l'artiste. La peinture exhale les sentiments, les élève et atteint une certaine noblesse, une certaine grandiloquence. Façon de recycler un sentiment humain (trop humain ?) et d'essayer de le dépasser. Quant aux volumes et installations, ce sont autant de manières de mettre de l'ordre, d'agencer les idées qui se bosuculent, de leur donner forme pour les maîtriser.

Frantz Zisseler ne prétend pas donner une solution, ni même proposer une grille de lecture de ce monde incompréhensible. Ses œuvres sont des tentatives d'assemblage du réel. Confondant culture noble et subculture, mixant tradition et modernité, il ne correspond à aucun critère pré-établi, aucune classification : il est cet électron libre qui, à la fois, revendique son appartenance au champ artistique et la rejette. Alliance des contraires, Frantz Zisseler ne cherche rien d'autre que lui-même. »

Solène Bertrand vit et travaille au Havre. Titulaire d'un doctorat de littératures française et comparée et d'un master en ingénierie culturelle, elle intervient dans le milieu universitaire, mais aussi dans le cadre associatif. Sous le nom de l'association Maelström, elle organise des expositions, écrit des textes critiques pour des événements culturels et centres d'art. Son approche pluridisciplinaire lui permet d'appréhender l'art et l'expression artistique sous de multiples angles.