Ici, l’art comme principe actif semble avoir joué un rôle sur le plan très quotidien de la vie avec et sans l’autre. Mais la poésie de Jacques Roubaud pour Alix et la photographie d’Alix pour Jacques Roubaud, ont également continuellement nourri et réorienté leurs recherches artistiques respectives, comme si l’art de l’un avait eu besoin de l’art de l’autre, ou plus globalement, que la photographie et la poésie avaient eu besoin l’une de l’autre pour se développer. De ce point de vue, l’art, en plus d’être ici l’élément fondamental d’une relation à la vie et à l’autre, semble avoir aussi eu le pouvoir de générer de l’art.

Pour questionner cette approche, nous essayerons, à partir des textes de Jacques Roubaud et des photos conçues par Alix pour sa série intitulée Si quelque chose noir, de décrire et d’analyser le rapport général à l’art et le rapport particulier à l’art de l’autre, d’Alix Cléo et de Jacques Roubaud. Nous nous intéresserons notamment à ce que l’art a pu avoir d’actif pour eux, avant et après la mort de la jeune femme, à la fois dans leur rapport à la vie et dans leur rapport à l’art. Nous tenterons aussi d’observer la distance et le contact établis avec la poésie par la photographe et avec la photographie par le poète. Cela nous conduira à nous interroger sur les formes offertes à l’art pour s’affirmer comme hommage et comme mémoire.

Photographie active : apotropaïque

Pour Alix, la photographie semble être un moyen de dépasser le manque de souffle et la peur de mourir.Pour elle en effet, la vie qu’elle traverse « enapnée depuis ta naissance[1]», pour reprendre les termes de Jacques Roubaud, ne tient qu’à un fil (qu’à un souffle) et elle pratique la photographie comme un autoportrait de sa survie. Dans son journal, elle s’adresse souvent à son mari pour décrire cette conscience de sa fragilité :

3.VIII.80 (…)

« Je vais mourir.

Tu vas me perdre,mon amour.

Je n’ai aimé que toi.

Je mérite la mort.

Je mérite la mort,stupide,inutile,amoureuse.

Tu me verras morte Jacques Roubaud. On viendra te chercher. Tu identifieras mon cadavre[2]

En fait, elle ne cesse de projeter sa propre disparition et ses photographies – noir et blanc – mettent en scène sa propre mort : comme pour l’apprivoiser.

C’est ce que montre notamment sa grande séquence intitulée Si quelque chose noir[3] où son corps nu apparaît et disparaît, en sur- ou sous-exposition avec des surimpressions, obtenues en gardant l'obturateur ouvert. Ces surimpressions multiplient les images de son corps dans le même espace[4], parfois jusqu’à saturation.

Les images de la série la montrent, soit debout dans la pièce, soit allongée sur le sol, alors que sa silhouette, reproduite plusieurs fois de façon plus discrète, se déplace comme une ombre dans l’espace de la chambre ou près de la fenêtre. Il est important de noter que chaque silhouette est à la fois ombre et lumière : soit parce que les rayons lumineux se fixent au niveau de la poitrine et des poumons (lieu de la maladie) alors que l’arrière du corps reste noir, soit parce que c’est un corps sombre, le mot « ombre » dans le monde latin, évoquant à la fois l’ombre et le reflet, à savoir la zone sombre due à l'interception de la lumière par un corps mais aussi la reproduction de ce corps en miroir[5]. Au sol, enfin, sous l’effet de la perspective, des traits de lumière forment souvent une flèche qui fait glisser le corps le plus visible, debout ou allongé, vers ceux qui sont plus sombres ou complètement fantomatiques.

Comme Narcisse ou Orphée, Alix semble tentée de passer de l’autre côté (vers la fenêtre, vers les corps plus sombres ou évanescents), mais elle reste sur un seuil. Elle représente l’hypothèse du « corps d’ombre » qui l’attend. D’où le titre Si quelque chose noir pour sa série.

Par ailleurs, en devenant à la fois noire et blanche et inversée, elle passe aussi du côté de la photographie. Photographie qui tue, aussi sûrement que la maladie en faisant presque disparaître les corps, sur- et sous-exposés, soumis à trop d’obscurité ou à trop de lumière. Photographie qui concentre le regard en un point de vue unioculaire qui fixe ou « pétrifie » son sujet. Photographie basée sur le désir de regarder, sachant que « regarder » peut être épouvantable et la sanction tout simplement mortelle. Photographie médusante qui, confrontée au spectacle de la mort, prend le risque d’être elle-même médusée.

Alix Cléo Roubaud pratique une photographie mortifère qui tend à transformer l’acte de regarder en rencontre avec Méduse. Sa photographie donne à voir la mort et, de ce point de vue, l’en rapproche, mais elle l’en protège en même temps. En effet, « l’épouvantable est censé repousser l’épouvantable», écrit Jean-Pierre Vernant[6]. C’est le principe de toutes les réalisations apotropaïques[7], à la fois conjuratoires et prophylactiques, propres à détourner le mal, mais dangereuses quand elles sont manipulées sans précaution. Dans les photographies d’Alix, la mort est toujours présente, mais les corps (d’Alix) humanisent cette mort. Ils lui font perdre son étrangeté. La mort devient celle qui, à la fois, regarde Alix et ressemble à Alix : « familière » et « autre », inquiétante et sécurisante.

Pour Alix Cléo Roubaud, l’art photographique est doublement actif, en bien et en mal : c’est un art risqué. Et cela d’autant plus que ses photos sont des autoportraits. En effet, selon Jean Clair, tout autoportrait est déjà en soi, une tête de Méduse : «Narcisse changé en Méduse, un reflet qui n’offre plus la délectation de soi mais vous jette dans les affres de la mort[8] ». C’est pourquoi Alix Cléo n’« attaque » jamais de manière frontale. Elle prend ses photos en jouant avec des miroirs (boucliers) ou en utilisant le retardateur : elle photographie comme en s’extrayant de son propre regard. Chaque photo est ensuite « composées » en chambre noire, son travail du négatif consistant, selon Alix, à « faire danser le singulier, le répéter, le faire tourner sur lui-même le faire pivoter bouger chanter. Répéter le singulier et le faire chanter. Répéter[9].» Ce travail lui permet de prendre encore plus de recul pour considérer l’Autre et éviter la confrontation brutale et fatale.

Rakki taï - Ryoho tai

La photographie d’Alix est une photographie en tension, à l’image de son écriture dont la typographie (canadienne) heurte nos habitudes de lecteur. Cette écriture est, selon son mari, marquée par

« une attention et une tension extrême, contre l’orgueil de la tentation de mort, constamment renaissante (le suicide, selon Saint Augustin, est un péché d’orgueil) pour dompter les démons (le premier titre, abandonné, de sa grande séquence, Si quelque chose noir, avait été rakki tai, et le ‘raki tai’ désigne un des styles de la poésie médiévale japonaise, le style ‘pour dompter les démons’)[10]

Ce style consiste à « composer élégamment et d’une manière touchante. Aussi effrayant l’objet soit-il dans la réalité, une fois chanté en poésie, il devient, à l’écouter, élégant[11]

L’alcool, les médicaments, le tabac, l’idée du suicide (elle fait plusieurs tentatives), sont des démons qu’Alix évoque continuellement dans son journal. Et ses photographies, dans le style « rakki taï » sont censées avoir le pouvoir de les exorciser. Dans son Journal, elle cite plusieurs fois le terme« rakki taï » sans l’expliquer, comme quelque chose d’entendu. Elle désigne alors son travail photographique en cours qui donnera sa série Si Quelque chose noir. Pour elle et Jacques Roubaud en effet, le terme était familier, Jacques Roubaud ayant beaucoup travaillé sur les «anthologies impériales». Spécialiste de la poésie japonaise médiévale, il se sert souvent des styles de cette poésie pour décrire des objets, comme cette photographie d’Alix qui, selon lui, a « comme un effet de style yūgen : grand calme un peu mystérieux, tranquillité, paix, apaisement, un monde en arrière plan, énigmatique. J’aimerai y parvenir un jour, en quelques pages[12]

L’utilisation du terme « rakki taï » par Alix montre qu’elle avait fait sienne cette habitude. En fait, pour comprendre son œuvre, il faut, comme elle, se frotter à celle de l’autre (au travail et aux préoccupations de son époux). Il faut aussi voir que cette appropriation n’a rien d’une préciosité gratuite. En fait, ces styles d’un autre temps et d’un autre continent permettent à Alix de déplacer ses hantises. Ce déplacement est géographique, temporel et artistique. Il lui permet de prendre de la distance en glissant dans un autre monde et dans une autre langue. Il lui permet surtout de passer du côté de la recherche littéraire et de la recherche d’un autre (un homme, son mari). Il lui permet de se dédoubler, le double étant au centre de son travail. En effet, en plus des surimpressions qui la montrent plusieurs fois dans une même image, certaines de ses photos vont par deux avec des systèmes de variations entre les couples d’images (changement de lumière, position) de façon à montrer que du temps a passé entre les deux prises. Pour elle, cette « doublure des choses n’est pas une profondeur mystérieuse: elle est à la fois l’instant qui précède ou qui succède à la photo, qu’on ne voit pas; elle est donc l’image de notre mort. Ces choses pourraient ne pas être là, après tout : mais moi non plus, et avec moi, disparaître le monde – telle est la folie de la photographie[13]

Ces images appliquent, selon elle, le Ryoho tai ou « style du double ».« Peut-être la mort est le rabattement de l’un sur l’autre, l’image de ma mort future projetée sur l’écran de ma mort réelle, ou alors me cachant[14]

Mais si les recherches « encyclopédiques », de Jacques Roubaud l’aident à catégoriser son propre travail et à avancer dans la construction de ses projets artistiques, cette influence de l’autre n’est pas toujours aussi positive. Dans son Journal, elle se plaint notamment de ne pas pouvoir écrire, alors qu’elle avoue avoir espéré, un temps, être écrivain: « Impossibilité d'écrire mariée à un poète », un « manieur de la langue ». Pourtant, Jacques Roubaud n’est pas Rodin et Alix ne serait sans doute pas devenue folle comme Camille Claudel, mais dans une culture et un monde artistique toujours dominé par les hommes, il lui a sans doute paru préférable de mettre son écriture en retrait. Par ailleurs, la photographie lui demandait toute son énergie et lui permettait de s’exprimer de façon très personnelle. Jacques Roubaud s’inspirera de la typographie d’Alix dans Quelque Chose Noir, comme pour « réparer ».

La muse

Toutefois, le fait de reconsidérer certains choix créatifs, ne veut pas dire qu’elle y renonce. Elle écrit son Journal et demande à son mari de le lire après sa mort, en espérant sans doute, lui offrir à la fois des informations et un plaisir littéraire. Elle s’intéresse aussi à ses recherches poétiques puisque Jacques Roubaud, évoquant son travail sur le vers, se souvient d’une proposition d’Alix pour que « l’Oulipo s’occupe d’une variété nouvelle de rime dont le principe serait non plus “ a puis b” mais plus agressivement “a mais b”[15]

Mais surtout, leurs discussions croisent continuellement poésie et photographie pour générer des photographies et de la poésie. C’est ce qu’indique ce souvenir de Jacques Roubaud à propos d’un échange sur l’Eloge de l’ombre[16]. Cet échange, lié aux préoccupations esthétiques d’Alix, sera à l’origine d’une série londonienne[17] et d’une composition poétique intitulée Ombre, éloge inverse, « née de ces photographies, de cette discussion, et de la lecture du Prototractatus de Wittgenstein[18]

En fait, leur vie commune les amène à travailler en association étroite. Surtout le soir, dans

« ces heures du début de la nuit, qui étaient proprement les nôtres, avant la pleine et totale nuit qui lui appartenait exclusivement (pour la maladie, la mélancolie, mais aussi pour la pensée, pour la photographie) (et ces heures là, maintenant, il me faut les oblitérer absolument, sous n’importe quel sommeil ; ne voir personne après huit heures du soir, ne pas répondre au téléphone ; ne pas être là). (…) ces heures étaient notre propriété conjugale commune, indivise[19]

C’était le soir notamment, qu’elle parlait de son projet à elle, « buvant sa Guinness dans le laid fauteuil de cuisine face à moi, dans ces moments intensément conjugaux du soir, entre les nourritures, les boissons, et le récit des journées[20]

Elle aimait enfin, selon Jacques Roubaud, se considérer comme sa muse. « La Muse » : c’est le titre qu’elle donne à cette photographie qui montre le poète à son bureau avec Alix penchée sur lui. Image intime qui traite de leur vie à deux et qui présente aussi une approche de la figure de l’artiste comme « soutenu », sinon « encadré », par l’autre. Ses cheveux noirs viennent « continuer » le crâne du poète alors que ses bras l’enveloppent et le maintiennent sur son fauteuil : elle a un bras tendu d’un côté et un autre plié sur l’épaule de Jacques Roubaud. Elle l’enlace et cela doublement : de côté et par derrière (dans le miroir) – avec son corps et avec sa photographie. Ici, le poète-philosophe « à la Rembrandt » devant sa fenêtre, semble tenir son inspiration des livres (sur la table), de la lumière, mais surtout de sa femme-photographe qui elle-même se nourrit autant de lumière que d’échanges avec son époux. Dans le miroir, Alix, blanche et presque transparente, ressemble à l’ange qui, selon la légende, aide Saint-Luc à finir le portrait de la Vierge. Alix nous propose ici une image de « l’art à deux ». Elle nous montre un art poétique et une photographie, constamment actifs l’un envers l’autre et dont la rencontre se transforme, dans le miroir, en éblouissement.

Guetemme1