Dans le village de tentes, le clivage vient du fait que les directions ne sont que la conséquence de nos responsabilités individuelles. Nous n’avons ni les mêmes idées, ni les mêmes ennemis, nous n’en avons plus besoin. Nous devons juste les reformuler au milieu d’une assemblée et accepter que nos propositions deviennent un alliage fragile, repris ou rejeté, jusqu’au lendemain où peut-être ce sera le contraire. Une société sur mesure, plutôt que le prêt-à-porter dans lequel nous avons fini par avoir une place stable, que l’on pouvait détester bien à l’aise. Même pour ceux dont avant on estimait qu’ils n’avaient pas de place, on a réussi à créer un statut en trois lettres, SDF.

Dans le village de toiles, pourquoi les modérateurs de l’assemblée modèrent-ils ? Ils sont peu et ne sont pas les premiers à penser qu’il faille se révolter, s’indigner. Pour qui se prennent-ils quand ils disent qu’il y a un ordre du jour ? et que mon propos au moment où je l’exprime ne correspond pas au point abordé ?

Peut-être faut-il se poser la question autrement. C’est sûr qu’ils ne sont pas les premiers. Mais ils ont planté leurs tentes là où nous sommes venus, ce qui a eu pour effet d’attirer et de provoquer notre rapprochement, jusqu’à devenir une assemblée. Et dans cette assemblée, sommes-nous les premiers ? Pouvons-nous attendre des autres qu’ils nous entendent comme les premiers ? Ne sommes-nous pas plutôt dérangés par le fait de devoir nous déshabiller de nos statuts, de nos reconnaissances respectives pour n’être plus qu’une unité à la fois au centre et la périphérie de notre désir commun ? Un désir commun ? Mais lequel ? Un désir commun c’est tout. Le voilà le principe. Que nous soyons présents ou non dans ces villages de tentes, que nous en ayons entendu parler à la télévision ou non, à quel pourcentage de la population évaluez-vous notre désir d’une alternative à ce qui nous frustre de plus en plus concrètement ? Dans notre énergie et dans notre corps ?

Ce principe ne se trouve pas au début du processus. Au début de la révolution où nous sommes, il n’y a que nos contradictions personnelles qui cherchent le père rassurant qui nous guide depuis toujours, la mère sociale qui nous assure contre tout, jusqu’à nous faire des habitudes. Nos convictions sont devenues des habitudes. Le principe dans ces villages de toiles, c’est d’être suffisamment patient et disponible au principe commun, au désir commun. Et ce ne sera pas pour tout de suite. Et si nous partons fâchés, déçus. Nous partons fâchés, déçus de nous-mêmes, et le père pognon nous soufflera par le canal de notre distraction que nous avions raison de ne pas y croire, c’est-à-dire de ne pas croire en nous-mêmes. Le début, c’est pas pour tout de suite. Nous sommes forts contaminés. En tout cas, je suis pour ma part, face à cet espoir énorme que je ressens devant les potentialités de ces campements, fort démunis. Je ferai donc plus confiance à ce que je ne comprends pas, qu’à ces connaissances et donc à ces attentes parasites qui me viennent de mon éducation du père pognon. Les questions que nous avons à nous poser à la suite de ces mouvements ne sont peut-être pas dans le pourquoi font-ils ça ? pourquoi disent-ils ça ? pourquoi sont-ils si sales ? pourquoi ce comportent-ils comme s’ils étaient les premiers ?, mais plutôt pourquoi moi je ne fais pas ça pour moi-même au milieu d’eux ?

Les questions qui se posent autour de ces campements fragiles, voués à l’échec, ne vont pas se résoudre à l’intérieur de ces campements. Elles vont se situer dans le second souffle qui en découlera et dans la capacité que nous aurons à soigner, favoriser nos désirs, plutôt que nos désillusions.

Werner Moron, 1/7 000 000 000

NB: Une toute dernière information, et comme pour ce qui précède, sans certitude aucune: il semblerait que la police viderait le camp, c'est-à-dire nos désirs d'alternatives, demain, jeudi 9 juin, à midi. Venez vérifier."